Fiasco du Levothyrox : les malades de la thyroïde demandent de vraies explications sur leurs souffrances

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La colère des malades de la thyroïde, qui ont considérablement souffert du passage à une nouvelle formule du Levothyrox, ne faiblit pas. Ils demandent le retour définitif de l’ancienne formule du médicament, et exigent des explications sur les effets secondaires handicapants qu’ils ont rencontrés.

© Merck

Ce jeudi 5 octobre, l’émission Envoyé spécial s’est penchée sur le « fiasco sur ordonnance » du Levothyrox. Ce médicament pour la thyroïde est prescrit à 3 millions de patients en France, qui doivent le prendre quotidiennement pour pallier les défauts de fonctionnement (ou l’absence) de cette petite glandefabriquant des hormones qui régulent la vitesse de fonctionnement de tous nos organes. En mars dernier, le laboratoire Merck, fabricant du Levothyrox, changeait la formule du petit comprimé, gardant le même principe actif mais avec des excipients différents.

La plupart des malades n’ont été, au mieux, informés que d’un changement de packaging, et ceux qui ont souffert d’effets secondaires aussi variés que handicapants ont souvent mis du temps à faire le lien avec le médicament – et les autorités n’ont pas tout de suite réagi. La pétition « Contre le nouveau Levothyrox dangereux pour les patients ! », lancée fin juin par une malade, Sylvie Robache, obtint rapidement des dizaines de milliers de signatures, pour en comptabiliser près de 300 000 aujourd’hui.

Elle y souligne à quel point il est difficile de stabiliser la production d’hormones de la thyroïde, qui demande souvent d’adapter le dosage du Levothyrox. L’Association française des malades de la thyroïde (ANSM) explique ainsi que « pour obtenir un bon résultat, il faut prendre la quantité de médicaments prescrite, déterminer et adapter au fur et à mesure de l’évolution d’après les résultats des dosages et les renseignements que vous donnez à votre médecin ». Le moindre changement peut en effet bouleverser tout l’équilibre hormonal du patient. Qui n’a pas franchement le choix du traitement : le Levothyrox est généralement prescrit à vie, et il n’a pas de substitut en France.

Mobilisation des malades et actions en justice

L’ANSM a mis en place un numéro vert, vite débordé d’appels. Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, a finalement annoncé que l’ancienne formule serait remise temporairement en circulation le lundi 2 octobre, mais là encore, les malades se sont sentis mal informés et abandonnés, découvrant ce jour-là la limite de production de l’Euthyrox, le nom donné à l’ancienne formule. Une fois le calcul fait, l’Agence nationale de sécurité du médicament évalue en effet qu’« il n’y aura pas plus de quatre boîtes par pharmacie » avec ces 90 000 traitements sous conditionnements trimestriels.

Face à la succession des ratés, la mobilisation des patients ne faiblit pas. Début septembre, la comédienne Anny Duperey a contribué à la médiatisation du problème en adressant une lettre ouverte à la ministre de la Santé dans laquelle elle met en cause le laboratoire et l’ANSM. Cette dernière a enregistré plus de 9 000 signalements d’effets indésirables et plus de 60 plaintes ont par ailleurs été déposées et confiées au pôle de santé publique du tribunal de grande instance de Marseille. Et d’autres, rapporte L’Express, devraient encore arriver.

La première plainte pour mise en danger de la vie d’autrui a été déposée par une malade avocate, Anne-Catherine Colin-Chauley, qui a ensuite fondé l’association Alerte thyroïde après avoir été contactée par de nombreux malades désirant se joindre à son dépôt de plainte. D’autres recours s’organisent : des avocats vont lancer une action collective au civil contre le laboratoire Merck, dans le but d’obtenir une indemnisation rapide des malades de la thyroïde souffrant d’effets secondaires. Plus de 1 900 personnes y participent déjà. Enfin, une enquête pour tromperie aggravée, atteintes involontaires à l’intégrité physique et mise en danger de la vie d’autrui a été ouverte, et est gérée par l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp).

Face aux suspicions de « nocebo » (« le fruit de la conviction qu’une substance ou qu’une pratique médicale peut être nuisible »), évoquées plus ou moins explicitement par de nombreux spécialistes niant l’ampleur des souffrances induites par la nouvelle formule du Levothyrox, les malades se serrent les coudes, notamment sur Facebook. Un groupe privé de victimes rassemble plus de 11 000 membres, en majorité des femmes. Plusieurs malades nous ont raconté comment leur quotidien avait été bouleversé par la modification du Levothyrox, et quels recours ils et elles envisagent désormais.

Les malades dénoncent la gravité des effets secondaires

La liste des effets secondaires rapportés par les malades de la thyroïde sur le groupe semble sans fin : les personnes témoignant évoquent au grand minimum une « diminution » de leur énergie au quotidien et au maximum une hospitalisation causées par des difficultés à respirer et à marcher. Beaucoup font état de problèmes d’insomnie, d’une grande fatigue, d’altération de leur humeur, de léthargie, vertiges, perte de cheveux, de « brûlures à l’intérieur du corps », crampes, tendinites, douleurs musculaires et articulaires, fourmillements dans les mains, bouffées de chaleur, prise de poids, palpitations au cœur, angoisse, défauts de mémoire et de concentration, migraines…

Les symptômes sont généralement apparus rapidement, et pour beaucoup, ne s’arrangent pas avec l’éventuelle stabilisation de la dose et de la production d’hormones de la thyroïde, contrairement à ce qui a été avancé par la ministre des Solidarités et de la Santé sur le plateau de France 2. Une malade fait état d’assoupissements au travail et en voiture, attribués par son médecin au Levothyrox, qui ont eu pour conséquence trois « accrochages » sur la route et un arrêt de travail depuis début septembre. Une immobilisation subie par d’autres malades : plusieurs nous ont rapporté avoir dû être mis en arrêt maladie.

Marine, par exemple, a 17 ans, est en terminale et prend du Levothyrox depuis 2014 à cause d’une hypothyroïdie (une production d’hormones de la thyroïde insuffisante). Elle allait très bien depuis la prescription du traitement et ne s’est pas inquiétée du changement de formule, qu’elle ignorait. Comme beaucoup, elle a uniquement été informée d’un nouveau design de la boîte.

« Quelques semaines après le changement de boîte, j’ai commencé à me sentir extrêmement fatiguée tous les jours et à avoir des migraines à répétition. Je me suis dit que mon taux de production d’hormones avait peut-être changé. J’ai fait des analyses, qui n’ont rien montré : mon taux était très stable. J’ai fait des tests pour voir si je faisais de l’anémie et, à nouveau, tout semblait normal. Puis, j’ai commencé à avoir des palpitations importantes au repos (mon cœur pouvant battre jusqu’à 125 bpm en position allongée).

J’ai vu plusieurs fois un cardiologue, fait de multiples examens qui ont tous montré des résultats tout à fait normaux. On m’a finalement diagnostiqué une ‘tachycardie sinusale’ par défaut. J’ai commencé à prendre des médicaments pour la traiter, toujours sans faire le lien avec le Levothyrox. Mais mon état ne s’est pas amélioré. J’étais tellement mal et fatiguée que le lycée m’a finalement fait un arrêt d’une semaine pour que je puisse travailler pour le bac de français, sinon je ne sais pas comment j’aurais pu y arriver. »

Âgée de 50 ans, Denise est, elle, hospitalisée depuis le samedi 30 septembre. Un cancer de la thyroïde et une ablation totale de la glande l’ont contrainte à prendre du Levothyrox à vie. Elle non plus n’a pas été informée du changement. Son taux de production a bien révélé un grand dérèglement de la glande après le passage à la nouvelle formule, mais elle n’a pas eu le temps d’adapter la dose après une première réévaluation :

« Après le changement de la dose, les effets ont empiré. J’ai vraiment cru mourir, et je pèse mes mots : samedi, j’avais même du mal à respirer, je m’étouffais, je ne sentais plus mes jambes et les douleurs que je ressentais dans mon corps étaient insoutenables. À l’hôpital, on me shoote de médicaments pour calmer la douleur, je ne me sens plus moi-même et je pleure beaucoup. Les médecins ont reconnu que mon état venait de la nouvelle formule, et on est nombreux à en souffrir dans le service où je me trouve. »

« Le stress a bon dos » : de la difficulté de revenir à l’ancienne version

Denise a commencé l’Euthyrox, l’ancienne formule remise en circulation, et espère aller bientôt mieux. D’autres patients souffrant d’effets secondaires se sont cependant heurtés au refus de leur médecin de leur prescrire l’ancienne formule, comme Marine. La médiatisation de la pétition et des effets subis par d’autres patients ont complètement résonné avec ses propres problèmes de santé.

« J’ai alors fait le lien, mais mon médecin fait l’autruche alors que je n’ai jamais eu de souci de santé de ce genre auparavant. Résultat, cela fait plusieurs mois que je vis un calvaire ! Les palpitations sont toujours là, j’ai de nombreuses douleurs articulaires… Je n’ai plus de vie : je ne dors pas la nuit et la journée, j’ai envie de dormir, je ne supporte plus rien. Heureusement que j’ai le soutien de mes proches dont certains partagent mes problèmes !

Quand j’ai appris que l’ancienne formule allait revenir, ça m’a redonné espoir, mais mon médecin a refusé de me faire l’ordonnance, et les autres médecins du coin refusent de prendre des nouveaux patients. Alors je suis condamnée à prendre la nouvelle formule et à me sentir mal pendant longtemps encore. C’est invivable au quotidien et les gens qui ne vivent pas cela ne peuvent pas comprendre. »

Souffrant d’effets secondaires sans que les analyses ne montrent aucun dérèglement de la thyroïde, beaucoup de malades se heurtent à la même incompréhension de leur endocrinologue. Difficile de compter tous les témoignages rapportant que les médecins ont mis les effets secondaires des malades sur le compte du stress ou d’une dépression.

Cécile, qui est en hypothyroïdie depuis vingt-cinq ans et allait très bien avant le changement de formule, s’est précisément vu conseiller de se reposer. Son médecin lui a expliqué que ses œdèmes, son dos et ses cervicales bloqués ou encore sa prise de poids étaient liés au stress. Sauf qu’elle n’en ressentait pas vraiment, et pour cause : Cécile précise qu’elle ne travaille pas. On lui redonnera pourtant le même diagnostic à son retour de vacances, où ses symptômes ont encore empiré. « Le stress a vraiment bon dos », remarque une autre malade souffrant de maux intenses vers la colonne vertébrale et à qui l’on a diagnostiqué une névralgie musculaire et une contracture, également attribuées au stress.

Il lui a cependant suffi de repasser à l’ancienne version pour que ses douleurs et ses crampes diverses passent enfin, sans que rien d’autre ne change dans son quotidien. Pour Anny Duperey, qui s’est exprimée auprès des journalistes de France 2, après deux jours d’Eurothyrox,« c’est comme si on avait allumé la lumière » dans sa tête. Sur Facebook, une malade raconte que c’est après avoir pris l’ancienne formule durant cinq jours qu’elle a « commencé à voir du mieux ». Après quinze jours d’Euthyrox, le constat est sans appel :

« J’ai perdu trois kilos sans rien faire, je n’ai plus aucune douleur musculaire, je suis juste encore un peu fatiguée mais je revis. »

Retour de l’ancienne formule : un nouveau fiasco

Sauf que repasser à l’Euthyrox n’est pas une mince affaire, même pour les personnes s’étant vu délivrer la précieuse ordonnance nécessaire pour obtenir l’ancienne version à sa réapparition en pharmacie le lundi 2 octobre. Des pharmacien·ne·s nous ont expliqué n’avoir reçu qu’une seule boîte d’un seul dosage, ou seulement une boîte pour quatre dosages différents. Certaines pharmacies ont carrément ouvert des listes d’attente, et le tout donne l’impression étrange d’être en période de soldes.

Des témoins rapportent même des pratiques illégales : des pharmaciens ont partagé les plaquettes de boîtes entre différents patients, n’ayant pas assez de boîtes pour tout le monde. Une situation qui a encore ajouté à la détresse et l’indignation de beaucoup de malades. Benjamin, 30 ans, malade de la thyroïde depuis cinq ans, explique :

« Le problème, c’est qu’il faut quasiment développer un réseau parallèle pour essayer d’obtenir une boîte de l’ancien Levothyrox, savoir qui a pu s’en procurer et où. Devoir faire des pieds et des mains pour accéder à son médicament, qu’on avait pendant des années, c’est juste inadmissible. J’ai limite l’impression d’adopter une attitude ‘illégale’ face à cette situation, où je suis presque prêt à tout pour m’en procurer parce que ça devient invivable. »

Des malades n’ont d’ailleurs pas attendu la remise en circulation limitée de l’Euthyrox pour se le procurer : pour certain·e·s, la seule solution fut de se ravitailler dans des pharmacies en Italie, en Espagne, en Belgique ou encore en Allemagne avec leur ordonnance. Le groupe Facebook rassemblant des milliers de malades offre notamment l’occasion d’échanger les adresses, et une solidarité se fait jour pour les personnes n’ayant pas les moyens de se déplacer ou de commander à l’étranger.

Car pour les malades ne pouvant se procurer l’Euthyrox, ou qui ont subi des effets secondaires trop lourds avant que le comprimé ne soit remis en circulation, grand est le danger d’arrêter ce traitement vital ou de se lancer dans des expérimentations de posologie risquées.

À bout, une femme raconte ainsi qu’elle pense « couper » ses comprimés pour voir si une augmentation des doses l’aiderait. Elle conclut son message par : « Je sais, on n’est pas médecins, mais je n’en peux plus… » Après le changement de formule et le comportement de certain·e·s médecins et pharmacien·ne·s, c’est une véritable crise de confiance doublée de colère et d’un sentiment de vulnérabilité qui se manifeste chez beaucoup. « Je suis en colère parce que j’ai l’impression qu’on a servis de cobaye, on est le seul pays à utiliser ce truc-là » a constaté Christelle, une malade, auprès d’Envoyé spécial, dont le reportage a mis en évidence que les tests du nouveau Levothyrox n’avaient pas été réalisés sur un échantillon suffisant.

Et après ?

Pour les malades arrêtant la nouvelle formule du Levothyrox pour passer à l’Euthyrox, si les effets secondaires disparaissent (en quelques jours pour certain·e·s, après quinze ou vingt pour d’autres), l’inquiétude subsiste. Même s’il a été annoncé que 60 000 boîtes supplémentaires d’Euthyrox devraient être acheminées en France, son retour dans l’hexagone est temporaire, et la formule serait vouée à disparaître dans quelques mois en Europe. D’autres solutions ont été annoncées, mais les malades attendent plus d’explications. Agnès Buzyn a expliqué sur France 2 qu’un nouveau médicament de l’entreprise Sanofi serait proposé dès le 16 octobre, et qu’un générique arriverait en novembre. Et la ministre n’a reconnu qu’« une faute d’écoute, et une faute d’information »concernant le Levothyrox.

Comme Sandra, une malade qui fondait beaucoup d’espoirs sur l’enquête de ce jeudi, énormément de patients ont regardé l’émission, qui s’est retrouvée en « trending topic » sur Twitter pendant sa diffusion. Nombre de malades l’ayant regardée ne se sentent pas vraiment plus avancé·e·s au sujet des nouveaux médicaments qui arrivent, s’interrogeant sur leurs compositions et les effets secondaires qu’elles pourraient entraîner. Et demandent à savoir pourquoi ce nouveau Levothyrox leur a causé tant de souffrances. Plus de 190 000 personnes ont signé une pétition réclamant le retour définitif de l’ancienne version, pour que les patients puissent au moins avoir le choix.