La crise du Levothyrox interpelle directement 5% de la population française

Relayée par tous les médias et les réseaux sociaux, elle traduit un malaise profond face aux évolutions du système de santé.

Elle a de multiples facettes. C’est pourquoi plusieurs « posts » vous seront proposés.

Entre faits et rumeurs. Trois millions de malades de la thyroïde confrontés à une crise d’envergure. Première révolte des malades contre une dérive technocratique de leur système de santé ?

Trois millions de patients interrogatifs, inquiets, psychologiquement déstabilisés, ou en souffrance. Une anxiété qui se communique aux bien-portants… Qui n’a pas, dans sa famille ou parmi ses connaissances, un proche traité pour une maladie de la glande thyroïde ?

Quel est le problème ? Si la glande a dû être enlevée, en particulier lors de cancer, ou ne produit pas assez d’hormones, il n’y a pas d’autre solution que d’en apporter sous forme de médicament. En France, trois millions de patients sont dans ce cas, et traités par lévothyroxine.

À l’origine de la crise, une demande de « l’autorité compétente en matière de pharmacovigilance » en France, l’Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM). Les laboratoires Merck ont donc été amenés à changer la formule de leur « Lévothyrox ». Son principe actif, la lévothyroxine, est justement cette hormone indispensable à la vie, et dont un simple manque peut avoir des conséquences considérables sur la santé.

Objectif louable de l’ANSM : une meilleure stabilité de la teneur en substance active notamment sur la durée. Moyen : remplacement de l’excipient lactose par du mannitol et de l’acide citrique anhydre, dépourvus d’effet notoire à la dose où ils sont présents dans les comprimés.

La substitution de l’ancienne par la nouvelle formule a été effectuée progressivement à partir de fin mars-début avril 2017.  L’ANSM a pris le soin de préconiser, dans certaines situations, un dosage de TSH dans les six à huit semaines après le début la prise de la nouvelle formule. Le corps médical en a été prévenu par lettre. La concentration de TSH guide l’adaptation du traitement, à la hausse ou à la baisse.

Pourtant, depuis, le changement fait scandale. Les réactions sont favorisées, accélérées et amplifiées et, de fait, de plus en plus organisées autour de l’utilisation des nouvelles technologies de l’information.

Deux pétitions cumulant plusieurs centaines de milliers de signatures pour le retour à la situation antérieure. Des dizaines de milliers d’échanges sur les forums et réseaux sociaux. De multiples articles dans les médias. Des appels au secours des associations de malades débordées. Un laboratoire pharmaceutique submergé d’appels. Un numéro téléphonique créé spécialement par l’ANSM complètement saturé dès l’annonce de son ouverture. Une demande de démission d’un responsable d’Agence. Des appels au Président de la République. Une plainte pour mise en danger de la vie d’autrui. D’autres plaintes en perspectives. Parallèlement, le nombre de signalements d’effets indésirables augmente 1500, 5000, puis 9000 annoncé par la ministre de la Santé.

Sous la pression de l’angoisse qui déferle sur eux par tous les canaux d’information, certains envisagent ou même décident de suspendre leur traitement.

Aussi, les endocrinologues sont-ils débordés d’appels. La société française d’endocrinologie (SFE), le groupe de recherche sur la thyroïde (GRT), et la société française d’endocrinologie et diabétologie pédiatrique (SFEDP), lancent un message à destination des professionnels de santé le 27 août 2017.

On peut y lire : « En pratique, il apparaît donc important de bien rappeler au patient de ne pas arrêter son traitement, de ne pas envisager une substitution par une autre forme de d’hormonothérapie thyroïdienne, sauf indication claire. Devant la persistance de signes cliniques, le patient doit reprendre contact avec son médecin. Ce dernier évaluera la nécessité ou non d’un contrôle du bilan thyroïdien. »

L’angoisse monte

La situation n’est pas stabilisée comme le montre l’évolution exponentielle du nombre de signatures de la pétition intitulée « contre le nouveau Lévothyrox dangereux pour les patients », lancée le 24 juin sur MesOpinions.com : 58 000 le 19 août, 157 000 le 28 août, 180 000 le 1er septembre. 260 000 le 13 septembre. Et 34 600 commentaires. Sur le site santé nature innovation, la « Grande pétition Lévothyrox  rendez-nous l’ancienne formule ! », adressée au président de la République française, le sous-titre « ils veulent la faire taire ! » En quelques heures, elle dépasse 100 000 signatures, puis dépasse 153 000.

Près de 68% des médecins ayant répondu à une enquête en ligne du Quotidien du Médecin, entre le 4 et le 10 septembre, signalent que leurs patients sous Lévothyrox se sont plaints depuis le changement de formule. La pression est telle qu’un communiqué complémentaire est publié le 13 septembre par la SFE, le GRT et la SFEDP.

Les conséquences dans le public ont donc été largement sous-estimées. Le mot « dangereux » qui apparaît dans une pétition reflète à lui seul l’émotion et la peur suscitées. Mais quelles ont été réellement les sources d’information des malades ? Et quelles sont les expériences sur lesquels ils peuvent s’appuyer leur confiance ?

L’introduction ratée des médicaments génériques de la L-thyroxine pourrait éclairer la situation présente.

Initialement, la prescription de génériques a été encouragée par tous les moyens de communication, sur un principe d’économie et d’une stricte équivalence avec les médicaments princeps. Message reçu par les malades et les professionnels de santé. Mais en janvier 2011, dans les suites de la crise du Médiator, le ministre de la santé, Xavier Bertrand, annonçait une liste de 77 médicaments et 12 classes thérapeutiques, objet d’un « suivi renforcé de pharmacovigilance »… Pour beaucoup de personnes, si ces médicaments sont surveillés, c’est qu’ils sont dangereux. Cette interprétation est relayée sur la toile et les médias.

Qui plus est, la liste amalgame médicaments princeps et génériques. Et les motifs économiques concurrencent les fondements de la communication sanitaire.

En particulier, le Lévothyrox se retrouvait paradoxalement dans la liste des 77 médicaments surveillés, alors que le corps médical et les patients considéraient son utilisation parfaitement maîtrisée et sans difficulté particulière. Il s’agissait donc bien d’un problème qui touchait exclusivement certains patients dont le traitement par le Lévothyrox était remplacé par un traitement par un de ses génériques.

Comment l’expliquer ? Cette molécule est « à marge thérapeutique étroite ». Quand formulation et excipients du médicament ne sont pas strictement identiques, de faibles variations d’absorption digestive peuvent être constatées. Et elles sont susceptibles d’avoir des effet défavorables.

En terme plus techniques la bioéquivalence était une donnée statistique. Mais individuellement, il pouvait ne pas y avoir une stricte équivalence. En conséquence, un nombre notable de patients pour lesquels le Lévothyrox avait été substitué par un générique a donc dû subir des changements de posologie par rapport aux prescriptions antérieures. Il en a été de même lors de changements de marque de médicaments d’une prescription à l’autre.

Il en est résulté une incompréhension, une inquiétude, et une perte de confiance vis-à-vis de la communication publique. Dès cette époque, le corps médical a dû encourager des patients à revenir sur leur décision de suspendre voire d’arrêter définitivement leur traitement par la lévothyroxine. Les conséquences auraient pu être dramatiques, notamment dans les situations d’hypothyroïdie sévère ou de cancer de la thyroïde. En repère, les résultats extraits d’un forum d’association de malades : 85% sont revenu au Lévothyrox dès les premiers mois après la tentative de passage au générique…

Quelques chiffres disent l’ampleur du problème : en 2012, environ 34 millions de boîtes ont été vendues à près de 3 millions de patients. La lévothyroxine est l’un des 10 médicaments médicalement prescrits les plus vendus en officine (source : rapport ASNM octobre 2013).

Il en est resté chez certains, patients et même membres du dispositif de santé à leur contact, une défiance. C’est pourquoi le plan générique 2015 prévoit un effort de communication. Encore faudrait-il qu’il soit totalement clair et efficace. Derrière des présentations sanitaires lénifiantes mais en fait discutables, le risque d’écraser la qualité de vie d’un certain nombre de patients n’avait pas pesé lourd face à une volonté économique imposée, considérée comme nécessité.

La volonté et la nécessité demeurent. Les risques aussi. Les patients qui ont vécu cette expérience en gardent la mémoire. Et ceux en révolte les jugent intolérables.