Levothyrox : l’opacité mise en œuvre

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. Photo Jacques Demarthon. AFP

Alors que le rapport du centre de pharmacovigilance rendu public mardi montre que le nombre de signalements d’effets indésirables est «inédit», des médecins s’interrogent sur l’absence de prise en compte des patients depuis le changement de formule en mars.

Le deuxième rapport du centre de pharmacovigilance de Rennes vient de confirmer les données déjà révélées : les effets indésirables (EI) en rapport avec la nouvelle formulation du Levothyrox sont souvent graves, invalidants, pouvant mettre en jeu le pronostic vital.

Depuis plusieurs semaines, un feu roulant de tribunes et interviews émanant de certains professeurs de médecine et présidents de sociétés savantes déroule l’argument selon lequel la crise sanitaire liée au changement de la formulation du Levothyrox, spécialité en situation de monopole du laboratoire Merck, serait liée à un effet «nocebo». Les effets indésirables ressentis par des dizaines de milliers de patients seraient «banals, peu spécifiques, peu évocateurs d’un déséquilibre thyroïdien. Pour le très modeste niveau de déséquilibre hormonal constaté, a priori, aucun effet clinique ne serait raisonnablement attendu» (1).

Il s’agirait donc d’une crise médiatique, amplifiée par les associations, qui auraient pour l’essentiel persuadé de nombreux patients que les symptomatologies banales ressenties seraient en lien avec le changement de formulation du médicament… Depuis le départ, nous sommes choqués par cette argumentation, témoins cet été pour quatre patients très proches par lien familial ou professionnel, de l’ignorance à laquelle nous participions de la causalité de symptomatologies récemment apparues, pas si banales : vertiges avec chute pour l’une, problèmes digestifs pour les deux autres, céphalées intenses pour la dernière… La causalité en est apparue avec la médiatisation en août de la pétition sur Internet de Sylvie Robache. La proximité toulousaine de l’Espagne a permis la disparition très rapide des EI avec passage à Eutirox, dans un contexte de désertification médicale aggravée par les vacances…

Depuis de multiples témoignages ont confirmé que de très nombreux patients ont compris après les informations de presse l’origine de leurs maux. Combien d’explorations médicales ont-elles été réalisées en pure perte? L’exemple présenté comme preuve de «l’effet nocebo» se serait déjà produit en 2007 en Nouvelle-Zélande à l’occasion de la «crise de l’Eltroxin» du laboratoire GSK, qui se trouvait aussi en situation de monopole. En raison d’un changement du site de production transféré du Canada vers l’Allemagne, la liste des excipients a été modifiée – tout en conservant le lactose. Comme en France, les symptômes rapportés étaient imputables à des situations d’hyper- ou d’hypo-thyroïdie. Les analyses complémentaires ont montré que les comprimés contenaient bien les mêmes quantités de principe actif. Mais elles n’ont rien dit sur le rôle des excipients sur lesquels les études de bioéquivalence sont insuffisantes.

En Israël en 2011, GSK n’a pas averti d’un changement de la formule d’Eltroxin. Lorsque les premiers EI apparaissent, personne ne fait le lien : celui-ci est révélé au bout de six mois par un journaliste ! Le gouvernement israélien a depuis entamé des poursuites judiciaires contre le laboratoire… De gros travaux de recherche restent à réaliser sur la thyroïde dont les atteintes ne cessent d’augmenter – cancers, maladies auto-immunes, effets de l’environnement. Mais le prix des médicaments concernant la thyroïde étant très bas, la big-pharma est peu encline à y investir ! Il reste qu’aujourd’hui des dizaines de milliers de patients souffrent d’EI parfois graves et que certains ont été mis en danger par le déséquilibre thyroïdien : femmes enceintes, malades cardiaques, cancéreux…

Les études de cohorte à venir ne concerneront pas, par prudence, ces patients : mais quelles précautions ont-elles été prises, depuis mars 2017, pour suivre attentivement leurs parcours ? Quelle alerte a été donnée lorsque le nombre des signalements en pharmacovigilance a été multiplié par dix en avril, par vingt en mai, pour exploser en juin et juillet, avant les informations de la presse ? Les associations alarmées avaient été reçues le 6 juillet à l’Agence nationale de sécurité du médicament, sans suite… Certains EI graves ne sont pas signalés : il en est ainsi des «attaques de panique», dans la catégorie des effets psychiques, pointés par plusieurs publications et l’OMS (2). Les malaises ont pu provoquer des chutes avec fractures, des accidents de la circulation…

Il y a aussi trop de patients isolés, non connectés, mal suivis, victimes des inégalités d’accès aux soins, victimes du «transfert généralisé obligatoire» qui leur a été imposé, et qui ne donneront pas lieu à signalements. Ce transfert a été décidé après vingt-trois signalements documentés en deux ans concernant le Levothyrox, de 2009 à 2011, alors qu’il y en avait eu quatre fois plus pour le générique Biogaran au mannitol, beaucoup moins prescrit… A cette époque, le corps médical avait obtenu que le Levothyrox, ancienne formule, puisse être «non substituable».

Pourquoi l’étude du CRPV de Rennes de 2012 est-elle toujours inaccessible, alors que la transparence devrait être la règle ? Il est paradoxal que la discrétion du changement de formulation de mars 2017 ait été voulue par Merck pour éviter de «créer des inquiétudes», c’est-à-dire un effet nocebo. Aujourd’hui, avec l’effet «enfumage», la confiance est à nouveau gravement dégradée.