Le nuage de Tchernobyl et la Corse : révélations d’un endocrinologue 27 ans après …. 0

Le président de l’Assemblée territoriale de Corse, Paul Giacobbi, a annoncé hier qu’il allait déposer à nouveau une proposition de loi tendant à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes d’un accident nucléaire.
Le député socialiste avait été fortement critiqué cet été par la ministre de la santé Marisol Touraine pour une étude commandée à une équipe de professeurs italiens de l’hôpital public de Gênes.
Etude qui tend à prouver le lien de cause à effet entre le passage du nuage de Tchernobyl sur la Corse en mai 1986 et l’augmentation flagrante de pathologies constatées dans les années qui ont suivi.

Paul Giacobbi tente depuis 2002 de faire passer une loi en ce sens. Ses propositions – qui avaient été à l’époque soutenues par Marisol Touraine – ont été rejetées à deux reprises par la majorité d’alors. Ecoutez Emmanuel Leclère

L’AFMT se bat depuis 15 ans mais il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir quand les lobbies guident notre économie et pas là nous dictent ce qui serait la logique à penser pour de sombres intérêts économiques couvrant des enjeux mondiaux. Merci à l’Allemagne d’avoir oser inverser les vapeurs d’autan plus que madame Merckel sait de quoielle parle, elle est ingénieur nucléaire de formation
Chantal L’HOIR

Selon l’enquête épidémiologique menée par le professeur italien Paolo Cremonesi sur les conséquences de Tchernobyl sur les populations de Corse, il existe une forte corrélation entre l’exposition aux radiations issues du nuage de Tchernobyl et une augmentation du nombre de pathologies thyroïdiennes.
Le lien de causalité entre le passage du nuage de Tchernobyl et l’augmentation des maladies de la thyroïde sera-t-il bientôt affirmé de manière officielle ? C’est en tout cas la volonté de l’Assemblée de Corse, qui avait commandé en 2012 une étude indépendante sur le sujet. Le 15 octobre 2013, le professeur Paolo Cremonesi, chef de service des urgences médicales de l’hôpital Galliera de Gênes était à l’Assemblée nationale pour défendre les résultats de son étude.

Risque de cancer accru de 28%

Pour mener son étude, l’équipe de médecins italiens a consulté 14 000 dossiers médicaux et s’est finalement appuyée sur les dossiers détaillés de 5 448 patients vivant en Haute-Corse et dans l’est de l’île, des zones particulièrement touchées par le nuage radioactif. Chez l’homme, le rapport indique que le risque de cancer de la thyroïde est augmenté de 28 % chez ceux qui ont été exposés au nuage. En revanche, aucun chiffre significatif n’a été précisé pour les femmes, faute de données significatives.

L’équipe de recherche ne s’est pas limitée aux seuls cancers. Elle a cherché les effets sur d’autres pathologies moins graves. Ainsi, chez les femmes, l’enquête conclut que le risque de thyroïdites (inflammations de la glande thyroïde) est 55 % plus important chez les personnes exposées au nuage. Et chez les hommes, ce risque augmente de 78 %. Toujours chez l’homme, l’exposition au nuage a accru de 64 % le risque de développer un nodule bénin, et de 103 % le risque d’hyperthyroïdisme.

Dans leur analyse, les médecins ont réalisé un focus sur les retombées du nuage sur les enfants. Ainsi, les mineurs corses exposés au nuage ont 62% de risque supplémentaire de souffrir de thyroïdite par rapport aux jeunes non exposés. De même, le risque de développer un nodule bénin est 11,4 % supérieur chez les enfants exposés.

Des conclusions critiquées

Présentée à l’Assemblée de Corse le 4 juillet, l’étude rencontre néanmoins de nombreuses critiques. L’Institut de Veille Sanitaire a par exemple réagi : « Les études ne permettent pas, du fait de la nature des données utilisées et de la méthodologie mise en œuvre, de démontrer un lien de cause à effet entre les niveaux élevés d’incidence des cancers de la thyroïde et l’exposition aux retombées radioactives de l’accident de Tchernobyl. » Même son de cloche chez Jacques Repussard, Directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire : « L’étude porte sur un ensemble de pathologies. Or, la communauté scientifique internationale estime que seuls les cancers de la thyroïde peuvent être radio induits. »

Paolo Cremonesi reconnait lui-même des lacunes dans son étude, sans remettre en cause les résultats : « Je suis d’accord sur certains aspects des critiques. En effet, certains points méritent d’être approfondis ». Pour cela, le professeur compte sur la communauté scientifique mondiale qui va maintenant étudier en profondeur le rapport. En fonction des critiques émises par des endocrinologues internationaux, le professeur italien en tirera des conclusions. Paul Giacobbi, Député PRG de Haute-Corse, compte en tout cas sur ces résultats étude pour appuyer une proposition de loi qu’il présentera pour la troisième fois devant l’Assemblée nationale. Objectif : établir, enfin, un lien de causalité entre l’exposition aux radiations suite à un accident nucléaire et la maladie ou le décès.

Vingt-sept ans après la catastrophe, on continue donc de découvrir de nouveaux impacts sanitaires. Un long processus qui rappelle qu’il est impossible d’établir des conséquences précises à court terme d’un accident nucléaire. C’est pourquoi, au Japon, les études épidémiologiques qui sont menées depuis Fukushima ne peuvent rendre compte que d’un aperçu des véritables retombées de la catastrophe.

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Risque radioactif élevé à Fukushima

Deux ans après Fukushima, l’impact social de la catastrophe est loin d’avoir été évalué dans son ensemble. Des chercheurs en sciences sociales, rassemblés au sein d’une mission interdisciplinaire du CNRS, se sont penchés sur les conséquences socio-politiques de Fukushima au Japon et à travers le monde.
Le 7 décembre dernier, à Paris, alors qu’un nouveau séisme frappait le nord-est du Japon, les chercheurs du défi NEEDS (Nucléaire, Energie, Environnement, Déchets et Société) se réunissaient pour un colloque de restitution de leur première année de travaux. Cette mission interdisciplinaire menée au sein du CNRS a consacré de nombreux projets à la catastrophe de Fukushima, avec des thématiques de recherche aussi variées que l’impact de la mobilisation des femmes sur la vie quotidienne des populations, les études sociologiques sur les populations déplacées, l’analyse des décisions politiques globales ou encore l’étude des « tweets » envoyés au fil de la catastrophe sur les réseaux sociaux. Que les sciences sociales apparaissent ainsi dans le secteur gardé du nucléaire est une grande première , ce secteur ayant été laissé jusqu’alors aux techniciens et ingénieurs, qui ne s’attachaient de fait qu’à la sécurité des centrales.

Une analyse politique

Comme l’a rappelé Gabrielle Hecht, professeur d’histoire des techniques à l’université de Michigan (Etats-Unis), « l’analyse de la catastrophe japonaise a une fonction politique ». Et les causes ou particularités retenues pour l’étudier conditionnent aussi les leçons que l’on peut en tirer. Par exemple, expliquer la catastrophe par la situation sismologique particulière du Japon, la restreint au cadre national alors qu’elle a une portée globale. Et elle permet aussi de la rendre d’autant plus improbable en France que nous n’y avons pas de séismes ! Il est bien sûr encore trop tôt pour savoir si toutes les études menées autour de l’impact social du nucléaire au Japon, bénéficieront aux débats prévus en France en 2013 autour de la transition énergétique et de l’enfouissement des déchets nucléaires…Mais toutes ces études posent une question de fond : une catastrophe comme celle de Fukushima peut-elle être un élément déclencheur pour un changement de paradigme énergétique ? L’étude comparée de quelques systèmes politiques européens, un programme, nommé RESPAFE (Retombées socio-politiques de l’accident de Fukushima à l’échelle européenne), montre que si la catastrophe japonaise a pu amener certains pays à amorcer un virage vers la sortie du nucléaire, elle en a maintenu, voire confortés d’autres dans leurs politiques…

Réacteurs en Turquie, Finlande, Grande-Bretagne…

Ainsi, en Turquie, malgré une opinion publique défavorable et de grandes manifestations, malgré aussi des risques sismiques bien connus, la construction de 20 réacteurs nucléaires d’ici 10 ans a été annoncée par le gouvernement peu après la catastrophe. De même en Finlande, tous les projets en cours (4 réacteurs, un centre de stockage de déchets nucléaire, et l’EPR Olkiluoto 3) ou à venir (2 EPR supplémentaires décidés en 2010) ont été maintenus. L’opinion publique finlandaise, brièvement en baisse après la catastrophe, semble avoir redonné toute sa confiance aux experts. Au Royaume Uni, le grand retour du nucléaire, lancé par Tony Blair en 2006, s’est confirmé avec la construction annoncée de nouveaux réacteurs en 2012. Les analystes de RESPAFE y ont par ailleurs noté la place prépondérante des experts pro-nucléaires dans les médias. Expliquant probablement que l’opinion publique britannique soit autant favorable au nucléaire qu’avant Fukushima et ce, dès l’été 2011.

Seuls pays amorçant un virage de sortie : la Belgique, où le gouvernement a décidé dans un premier temps de fermer ses 3 principaux réacteurs ; et l’Allemagne, où la grande mobilisation de l’opinion publique a été suivie de l’annonce gouvernementale d’un moratoire et la Suisse a également décidé d’arrêter 5 de ses réacteurs et de sortir du nucléaire…)

En France, où 58 réacteurs sont en activité, et où 2 EPR sont en cours de construction, le gouvernement a convenu de réduire la production, d’arrêter la centrale de Fessenheim et de lancer le grand débat sur « la transition énergétique ».

Mais la catastrophe de Fukushima est bien loin d’avoir sonné le glas du nucléaire. Bien sûr, en mars 2011, le monde entier fut choqué, les antinucléaires se mobilisèrent, au Japon mais aussi dans le reste du monde. Et si, en septembre 2012, le gouvernement japonais annonçait la fin programmée de tous leurs réacteurs à l’horizon 2040, c’était tout en sachant que la décision avait toutes les chances d’être remise en cause après les élections législatives. Ces dernières, qui se sont déroulé le 16 décembre dernier, viennent d’être remportées sans grande surprise par le PLD (le parti libéral-démocrate), la droite conservatrice qui depuis 40 ans contribue au développement du nucléaire au Japon. Et les activités nucléaires devraient y reprendre, comme presque partout ailleurs dans le monde, presque comme avant.

Cet article a été initialement publié le 28/12/2012.

Clara Delpas
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Céline Oziel