Lévothyrox : un transfert dangereux !

 Par Gérard Bapt

Député honoraire, médecin

La thyroxine est une hormone indispensable à l’organisme. Les médicaments de synthèse qui s’y substituent en cas de déséquilibre, à commencer par le Lévothyrox, ont une fenêtre d’action très étroite : il n’y a guère de marge entre les doses efficaces et celles qui produisent des effets toxiques. La prescription de toute nouvelle formulation doit donc garantir que le produit ancien et le nouveau aient les mêmes effets (bioéquivalence) mais cela nécessite également une surveillance attentive des effets secondaires (pharmacovigilance). De nombreuses expériences étrangères l’ont démontré dans le passé récent. Aux USA, en 2003, de nombreux signalements d’effets indésirables et de déséquilibres thyroïdiens avaient abouti à la publication par les trois sociétés savantes en endocrinologie de recommandations en cas de substitution. Il s’agit de sensibiliser les médecins et les patients à la nécessité d’anticiper le transfert et de réajuster les posologies si nécessaire.

Malgré cet antécédent, plusieurs pays européens comme le Danemark en 2008 ou les Pays-Bas l’an dernier ont par la suite connu de graves problèmes. Hors Union Européenne, des crises sanitaires sont survenues en Nouvelle-Zélande en 2008 et en Israël en 2012, où des changements d’excipients sans avertissement avaient multiplié les effets secondaires. Dans la plupart des cas, la substitution concernait un produit en situation de monopole. En Belgique, à l’opposé, en l’absence de situation de monopole et à l’issue d’une longue préparation et d’un processus d’information, un changement de formulation s’est déroulé sans problème.

Un autre exemple aurait pu être médité : chez nous, en 2010-2012, deux tentatives d’introduction de génériques ont échoué du fait d’une montée des effets indésirables… du coup, deux millions et demi de patients sont restés sous « Levothyrox » de Merck, en situation de quasi-monopole.

Lorsqu’une nouvelle formulation a été mise sur le marché en France en avril de cette année, un produit jugé médiocre par la Haute autorité de santé, les patients captifs présentant des effets indésirables graves ont consulté, sans qu’un lien de causalité n’ait souvent été fait au départ. Selon le rapport de pharmacovigilance rendu en octobre, 44 % des patients concernés présentaient un dosage hormonal normal, le médecin n’ayant alors aucun recours d’ajustement de posologie… Aujourd’hui, de nombreux patients continuent à se procurer leur médicament à l’étranger. La raison devrait amener à ré-autoriser en France la vente de la formule ancienne tout en maintenant la nouvelle. Il faudrait aussi lancer des études pour éclairer les inconnues scientifiques persistantes caractérisant cette crise sanitaire- qui n’aura pas contribué à ramener la confiance chez les patients ! Deux questions majeures restent posées :

Premièrement, comment expliquer l’inertie du système d’alerte de pharmacovigilance lorsque le nombre d’effets indésirables rapportés s’emballait, multiplié par dix dès avril, puis par vingt en mai, jusqu’à cent en juillet, date à laquelle les associations ont alerté, sans succès ? Aujourd’hui des signalements de décès de patients ont été signalés en pharmacovigilance. Comment l’ANSM peut-elle affirmer qu’il n’y a pas aucun rapport.

Deuxièmement, comment expliquer la légèreté avec laquelle nos institutions sanitaires ont pu procéder à un transfert de formulation sans recours possible en raison de sa situation de monopole ?

Les crises antérieures auraient clairement dû inciter à la plus grande prudence et à porter une grande attention aux patients et à leurs associations…