Levothyrox : imbroglio au CNRS, les malades en colère

Levothyrox : imbroglio au CNRS, les malades en colère

Le CNRS s’est désolidarisé du chercheur toulousain qui a découvert des éléments chimiques pouvant expliquer les effets indésirables du Levothyrox. Cette décision a provoqué la colère des associations de malades de la thyroïde, qui maintiennent leur soutien au chimiste.

Par Rozenn Le Saint – 9 octobre 2018

Le Levothyrox, un medicament prescrit pour plus de 3 millions de patients ayant des problèmes de thyroïde. De nombreux patients se plaignent d’effets secondaires suite au changement de formule (Sipa)

Le jeudi 4 octobre, Mediacités annonçait que Jean-Christophe Garrigues, chercheur toulousain du CNRS, avait repéré dans les cachets de la nouvelle formule du Levothyrox des éléments inconnus qu’il pense être des éléments chimiques impurs susceptibles de déclencher les effets indésirables que subissent des milliers de malades de la thyroïde en France : maux de ventre, nausées, crampes, fatigue, pertes de cheveux, troubles digestifs, perte de poids, syndromes dépressifs… Ces révélations de Mediacités ont semé la zizanie : le CNRS et l’Université Paul Sabatier de Toulouse ont fait annuler la conférence de presse qui devait se tenir le lendemain ! En effet, l’étude de Jean-Christophe Garrigues été menée dans son laboratoire avec un financement de l’association française des malades de la Thyroïde (AFMT), sans qu’aucune convention ne soit signée avec le CNRS. L’organisme public de recherche n’avait même pas été tenu informé des travaux de son chercheur.

L’AFMT a aussitôt tenté de se mettre dans les clous de la procédure. Dès le vendredi 5 octobre, l’association a signé une convention « permettant d’engager le dialogue avec le CNRS », chose qu’elle n’avait pas encore faite. Elle a aussi envoyé un chèque de caution, dans l’espoir de valider au plus vite le conventionnement. Sauf que le CNRS, lui, précise à Mediacités ne pas avoir signé de convention en retour « avec l’AFMT. Et il n’est pas prévu qu’il y en ait une prochainement. L’organisme prend le sujet au sérieux et recherche les chercheurs et laboratoires les plus pertinents pour mener des recherches à ce sujet ».

Dans un communiqué de presse, vendredi, le CNRS et l’Université Paul Sabatier s’engageaient « à encourager leurs laboratoires compétents dans le domaine à travailler dans l’élucidation des questions soulevées par lesdits résultats. » Il faut dire que les études de Jean-Christophe Garrigues, même si elles ont froissé l’organisme public de recherche, soulèvent plusieurs questions majeures. Les éléments chimiques impurs décelés sont-ils bien à l’origine des effets indésirables ressentis par les malades depuis le changement de formule du médicament en mars 2017 ? Depuis cette date, la composition du Levothyrox a-t-elle évolué, comme le laisse penser ces découvertes ? Si le fabricant Merck a démenti le 5 octobre toute modification de la nouvelle formule du comprimé, le laboratoire pharmaceutique n’a pas répondu aux demandes de précisions de Mediacités concernant les conséquences possibles d’un changement de lieu de fabrication sur le dosage des composés, ni sur les quantités des éléments chimiques présents dans la nouvelle formule du Levothyrox.

« La non publication des résultats des analyses a provoqué un gros mouvement de colère »

Le dimanche 7 octobre , l’Association française des malades de la thyroïde a envoyé un courrier au président-directeur général du CNRS, Antoine Petit (voir ci-dessous). L’association, qui représente 8400 victimes d’effets indésirables provoqués par la nouvelle formule du Levothyrox, souhaite que le chercheur toulousain « Jean-Christophe Garrigues accompagne, sur les données acquises, les analyses à venir ». Deux autres associations de malades, L’Union des papillons et les Victimes du nouveau Levothyrox Occitanie, ont décidé vendredi de se rassembler pour créer une association commune, l’Union pour la gestion des crises sanitaires, et soutenir l’AFMT dans le but de comprendre les causes scientifiques des effets indésirables du médicament. Contactée par Mediacités, Chantal L’Hoir, présidente de l’AFMT, précise que « la non publication des résultats des analyses effectuée par Jean-Christophe Garrigues, qui permettent d’avancer dans la recherche des causes des souffrances vécues par les victimes de la nouvelle formule du Levothyrox, a provoqué un gros mouvement de colère ».

COURRIER DE L’AFMT
Association Française des Malades de la Thyroïde

« Bourret le 6 octobre 2018
Monsieur Antoine PETIT Président Directeur Général du CNRS,
Notre association de patients malades de la thyroïde a été particulièrement déçue
par le contretemps que nous subissons du fait de la non publication des résultats
des analyses effectuées par le laboratoire de chimie CNRS-UPS de Toulouse. Nous
pensions pouvoir avancer dans la recherche des causes des souffrances vécues
pendant des mois par des dizaines de milliers de malades depuis le changement de
la formulation du Lévothyrox . Des décès sont aussi en cause, des milliers de
plaintes déposées.
Nous notons néanmoins dans votre communiqué du 6 octobre que vous proposez
d’encourager vos laboratoires compétents à travailler pour élucider les questions
soulevées par les résultats des études non publiées du laboratoire où Monsieur JC.
GARRIGUES effectue ses recherches.
Nous y sommes prêts, disposant mois par mois des séries de comprimés en cause
conservées dans des conditions appropriées, ainsi que d’une «colonne chirale » acquise par nos soins.
Nous souhaitons que Mr JC.GARRIGUES accompagne, sur les données acquises, ces
nouvelles analyses.
Restant à votre disposition dans un esprit constructif pour arriver à comprendre les
causes de la crise sanitaire qui perdure depuis 18 mois, je vous prie d’agréer,
Monsieur le Président l’expression de mon entière considération.
Chantal L’HOIR Présidente et fondatrice de l’AFMT 82700 BOURRET »

…/…

Une poursuite des recherches… à condition d’y intégrer le chercheur toulousain
Dans son courrier au directeur du CNRS, l’AFMT propose de mettre à disposition « des séries de comprimés en cause conservées dans des conditions appropriées », ainsi que le matériel scientifique acheté par l’association, dont nécessitait Jean-Christophe Garrigues pour réaliser ses analyses. Chantal L’Hoir insiste : « Nous souhaitons que Jean-Christophe Garrigues supervise la poursuite des analyses, il a notre entière confiance. Sans cette condition, nous pourrions douter des résultats obtenus à l’avenir. » Contacté par Mediacités, Jean-Christophe Garrigues, toujours en poste, indique s’être engagé à ne pas communiquer sur ce dossier. Le chimiste attend une réponse de l’organisme de recherche pour savoir s’il risque une sanction. »