Levothyrox: Merck a-t-il volontairement caché des informations aux patients?

PROCES Le tribunal d’instance de Lyon a entendu ce lundi les arguments du groupe pharmaceutique et les plaidoiries des parties civiles…

Caroline Girardon

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L'audience au civil concernant 4113 patients ayant pris la nouvelle formule du Levothyrox, 'est déroulé lundi 3 décembre à Villeurbanne
L’audience au civil concernant 4113 patients ayant pris la nouvelle formule du Levothyrox, ‘est déroulé lundi 3 décembre à Villeurbanne — JEAN-PHILIPPE KSIAZEK
  • Le procès au civil du dossier Levothyrox s’est déroulé ce lundi à Lyon.
  • 4.113 plaignants se sont constitués parties civiles.
  • Il s’agira pour le tribunal de dire si le laboratoire Merck a commis une faute en ne prévenant pas que la formule de son médicament avait changé.
  • La décision sera rendue le 5 mars.

« Menteur ! » Vent de protestation. Du fond de la salle de congrès du Double Mixte de Villeurbanne, les voix s’élèvent soudainement venant perturber la plaidoirie-fleuve de Jacques-Antoine Robert, avocat du groupe pharmaceutique Merck. Les plaignants venus assister à l’audience, s’emportent.

Lundi, le tribunal d’instance de Lyon s’est penché sur la requête collective au civil de 4.113 personnes ayant pris la nouvelle formule du Levothyrox et estimant que le laboratoire a manqué à ses obligations. Il ne s’agissait pas de disserter sur la nouvelle composition du médicament, ni sur les effets secondaires générés par le changement de traitement mais d’évoquer la responsabilité du groupe pharmaceutique, poursuivi pour « défaut d’information » et pour « le préjudice d’atteinte à la dignité » subi par les malades. En résumé, pour ne pas avoir informé les patients des risques liés à ce changement de médicaments.

300.000 documents édités

A la barre, Jacques-Antoine Robert insiste : « Vous avez la preuve dans le dossier que les médecins et les pharmaciens ont informé les patients » citant le chiffre de 300.000 documents édités pour l’occasion. « C’est faux », rétorque l’une d’entre elle, bondissant de sa chaise. Les sifflements redoublent. « Je crois que l’on se trompe de procès, martèle l’avocat du géant pharmaceutique. 100.000 fax ont été envoyés aux médecins et 30.000 aux pharmaciens. C’est très au-delà de nos obligations légales ».

Dans la salle, les parties civiles fulminent. « J’ai pris la nouvelle formule en avril 2017. Deux mois plus tard, j’avais rendez-vous avec l’endocrinologue qui n’était pas au courant. Je l’ai appris comme tout le monde, six mois après par les médias », rétorque Valérie. Et d’ajouter : « Mon médecin généraliste ne m’a même pas crue quand j’évoquais les effets secondaires. Il a rétorqué que je projetais les symptômes dont j’avais entendu parler. » Christine est animée par la même incompréhension. « Je n’exagère rien. Personne ne m’en a jamais parlé. La seule fois où j’ai fait remarquer que la boîte de médicaments n’était plus de la même couleur, le pharmacien a répondu que c’était un nouveau packaging mais que cela ne changeait rien sur le fond », résume-t-elle.

« Depuis le début, Merck garde des informations volontairement »

« Depuis le début, Merck garde des informations volontairement », attaque Christophe Leguevaques, avocat des parties civiles, rappelant que le géant « détenait 100 % du marché des comprimés en France » et « 40 % dans le monde ». « En octobre 2017, l’OMS avait alerté sur la levothyroxine en précisant que la prise du nouveau médicament pouvait engendrer des attaques de panique. En 2015, des documents provenant des études en Italie ont révélé les conséquences mortelles du changement de formule. Merck ne pouvait pas l’ignorer mais ils ont délibérément dissimulé cette information pour tromper le public », insiste l’avocat toulousain.

« J’accuse Merck de savoir que le changement de formule avait des conséquences néfastes sur les malades. J’accuse Merck de faire preuve de peu de cas pour les malades. J’accuse Merck de faire prévaloir les intérêts financiers de ses actionnaires au détriment des malades », conclut Christophe Leguevaques s’inspirant de la plaidoirie d’Emile Zola dans l’affaire Dreyfus et réclamant 41 millions d’euros, soit 10.000 euros de dommages et intérêts pour chaque victime. « Cela représente 0,41 % de leur chiffre d’affaires et 6 % des dividendes annuels. C’est banal pour une multinationale comme celle-ci mais pour les patients, ce n’est pas négligeable. »

« Tout a été mis en œuvre »

Plaidant pendant près de 3 heures, Jacques-Antoine Robert s’est attaché à répondre point par point aux arguments des parties civiles. « Seuls 1,46 % des patients déclarent avoir été gênés par la nouvelle formule », affirme-t-il, précisant que les tests effectués par l’Agence du médicament ont montré que le comprimé était « conforme ». « Le produit était considéré comme meilleur que l’ancien. Sa qualité a également été validée par les autorités américaines. » Et d’affirmer que « tout a été mis en œuvre » dès le changement de formule.

« Les effets décrits par les patients sont liés aux pathologies thyroïdiennes et non au médicament. Dans les notices, on n’a pas à mettre les effets de la maladie que l’on soigne mais les effets du médicament », insiste-t-il réfutant l’idée d’une erreur commise. « On ne nie pas le fait que les patients aient pu rencontrer des difficultés », enchaîne Florent Bensadoun, le directeur juridique de Merck, réclamant des « expertises médicales au cas par cas ».

La décision sera rendue le 5 mars.