Il y a t-il encore une démocratie sanitaire dans ce pays?

Libération 10 janvier 2019

Le nuage de Tchernobyl a-t-il survolé la France ? Pour quelles conséquences ?

Par Olivier Monod 10 janvier 2019 à 15:22

Une jeune femme enceinte contrôle les légumes d'une épicerie à l'aide d'un appareil scientifique de mesure de radioactivité lui permettant de vérifier qu'aucune contamination radioactive n'apparaisse sur ces produits de consommation, le 16 mai 1986, à Strasbourg, suite à l'accident de Tchernobyl.
Une jeune femme enceinte contrôle les légumes d’une épicerie à l’aide d’un appareil scientifique de mesure de radioactivité lui permettant de vérifier qu’aucune contamination radioactive n’apparaisse sur ces produits de consommation, le 16 mai 1986, à Strasbourg, suite à l’accident de Tchernobyl. Jean-Claude Delmas. AFP 

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Un vif échange entre Pascal Praud et le gilet jaune Jérôme Rodrigues portant sur les conséquences en France du nuage de Tchernobyl a suscité beaucoup de questions sur le sujet.

Question posée par le 06/01/2019

Bonjour,

Vous nous interrogez sur l’échange entre Pascal Praud et le gilet jaune Jérôme Rodrigues lors de l’émission l’heure des pros du 2 janvier.

La retranscription exacte est rendue complexe par l’échange un peu confus mais la voici en substance (l’échange est disponible à 2’28) :

Jérôme Rodrigues : «J’ai 40 ans, 79, génération sacrifiée, polluée, on s’est pris Tchernobyl, biberons au bisphenol, jouets aux phtalates». […]

Pascal Praud : «On ne s’est pas pris Tchernobyl en France, arrêtez de dire n’importe quoi. […]»

Jérôme Rodrigues : «Vous aussi vous croyez que le nuage à fait le tour ?»

Pascal Praud : «Mais arrêtez. Vous avez eu des conséquences de Tchernobyl sur votre santé? […]»

Jérôme Rodrigues : «On est une génération sacrifiée et polluée et je ne veux pas de ça pour mes enfants. […]»

Pascal Praud : «Vous avez raison mais il faut être sérieux.»

Jérôme Rodrigues : «Il faut être sérieux sur quoi ?»

Pascal Praud : «Tchernobyl, il n’y a pas de conséquences en France.»

Jérôme Rodrigues : «Et les cancers de la thyroïde, ils viennent d’où ? C’est marrant, vous ne répondez pas? »

Pascal Praud : «Est-ce que vous avez sur ce plateau des éléments de preuve de ce que vous venez d’avancer. Est-ce que vous avez des études ?»

Jérôme Rodrigues : «La facilité. Il faut sortir des études. Je suis plombier Monsieur Praud. C’est vous qui invitez des spécialistes. […] »

Pascal Praud : «[…] Mais vous vous appuyez sur quoi ? »

Jérôme Rodrigues : «Ah parce qu’apparemment il n’y a pas d’écrits, il n’y a pas d’articles là-dessus ? Je me ferai un plaisir d’aller les rechercher et je vous les enverrai.»

Cet échange a déclenché plusieurs questions sur la réalité du passage du nuage de Tchernobyl sur la France et de ses conséquences.

Les frontières n’arrêtent pas les nuages

Commençons par le début: oui le nuage radioactif de Tchernobyl a bien survolé la France après l’explosion de la centrale nucléaire le 26 avril 1986. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a réalisé en 2005 une simulation du déplacement du panache radioactif au-dessus de l’Europe entre le 26 avril et le 10 mai 1986 :

L’IRSN précise sur son site que malgré la présence de plusieurs éléments radioactifs dans le nuage (Césium 137, iode 131, ruthénium 103) «seul le césium 137 a conduit à une contamination durable des territoires».

Sur la majorité du territoire, la contamination de surface n’a pas dépassé 1000 Becquerel par mètre carré (le becquerel est l’unité de mesure de l’activité nucléaire). Mais la contamination a été bien plus élevée localement, notamment quand la pluie s’en est mêlée.

«Dans les départements du nord-est, de Franche-Comté, du sud des Alpes et de la Corse, certains endroits ont reçu des dépôts dont l’activité en césium 137 dépasse 10 000 Bq/m², voire localement 20 000 Bq/m². Très localement, à l’échelle de quelques dizaines de kilomètres carrés, des averses très intenses ont conduit à des dépôts encore plus importants, dépassant 40 000 Bq/m2 sur la côte orientale de la Corse par exemple», explique l’IRSN.

Des chiffres contestés. Selon la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), une association indépendante qui produit ses propres données, les échantillons de terre récoltés, notamment dans le Mercantour, émettent encore en 2015 plus de 100 000 becquerels par kilogramme. On ne parle plus ici de la contamination de surface, mais bien de l’activité d’une portion du sol dans des zones d’accumulation.

Quelles conséquences ?

Les conséquences sanitaires du passage du nuage sont au cœur de l’échange entre Pascal Praud et Jérôme Rodrigues. Le débat se focalise sur le cancer de la thyroïde. En effet, les personnes qui avaient moins de 5 ans et vivaient autour de la centrale ont un fort risque de développer cette maladie. Il est donc logique de s’intéresser à cette maladie en France. D’autant que 80% des cancers de la thyroïde sont de type papillaire, forme de cancer qui peut résulter des rayonnements ionisants.

Le sujet a fait l’objet d’une surveillance sanitaire notamment à l’aide des données des registres du cancer ou encore de l’assurance maladie. L’InVS (devenu Santé publique France) a publié des rapports sur les résultats en 2006en 2011 et en 2016 notamment.

Et le résultat est frustrant. «L’impact de l’accident de Tchernobyl sur l’incidence des cancers de la thyroïde en France est pratiquement impossible à mesurer», écrit Santé publique France.

Car si la France a bien été polluée par Tchernobyl, les taux de pollution ne sont pas excessivement élevés et l’impact sur la hausse du nombre de cancers est donc probablement faible. Or, le cancer de la thyroïde est un défi pour les épidémiologistes. 

Les cancers papillaires augmentent en France de 6% par an depuis… 1982, donc avant Tchernobyl, jusqu’en 2005. Mais cette hausse globale cache des disparités départementales importantes. Sur les 8 départements suivis de 1982 à 2012, les chercheurs se retrouvent avec deux extrêmes en termes d’incidence du cancer que sont l’Isère (incidence élevée) et le Bas-Rhin (incidence basse). Mais l’Isère et le Bas-Rhin sont deux des départements les plus contaminés par Tchernobyl… Ci-dessous les résultats de l’incidence des cancers de la thyroïde chez les femmes.

Cancers papillaires de la thyroïde chez les femmes : taux standardisés (monde) par département, France (sept registres), 1982-2012

La hausse du nombre de cancer de la thyroïde étant mondiale, il apparaît que les pratiques médicales jouent un rôle dans cette hausse. C’est du moins l’avis du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui estime que le surdiagnostic explique 50 à 90 % des cas selon les pays. Les techniques d’imageries ont tellement évolué, que l’on repère des petits cancers qui ne sont pas nécessairement dangereux, car ils n’auraient pas évolué. On détecte donc mieux, mais on détecte peut-être trop.

Par ailleurs, d’autres facteurs de risques, même s’ils ne sont pas clairement établis, peuvent aussi venir expliquer ces disparités régionales. On parle de facteurs nutritionnels, reproductifs, menstruels, hormonaux, anthropométriques comme l’obésité et peut-être environnementaux (polluants chimiques, pesticides.).

Le premier de ces facteurs sont les actes d’imageries des dentistes et autres médecins. «L’exposition croissante aux rayonnements ionisants liée aux examens d’imagerie médicale et dentaire est donc un sujet à traiter du point de vue de la santé publique», écrivent en 2016 François Bourdillon, directeur général de l’Institut de veille sanitaire et de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé et Jacques Repussard, directeur général de l’IRSN. Même si l’importance de ce facteur reste à établir précisément.

Pour dire les choses clairement, le cancer de la thyroïde dépend de tellement de facteurs et nos outils diagnostics sont soumis à de telles évolutions que nous sommes incapables d’isoler l’effet du nuage sur l’incidence de la maladie. Ce qui signifie aussi que cet effet n’est pas excessivement important.

Le sujet reste polémique car l’Iode 131, responsable de la pathologie, perd la moitié de son pouvoir radioactif tous les 8 jours. Une interdiction de consommer des produits frais issus des zones contaminées sur une durée assez courte aurait probablement enlevé tout risque. Mesure qui n’a pas été prise. Au détriment de la santé des Français ?

Dans sa vidéo, l’IRSN affirme que les conséquences pour la santé sont «négligeables compte tenu de modes d’alimentation faisant en général appel à des produits d’origine géographique très variés».

Non-exhaustivité géographique des données

Mais ces études épidémiologiques de Santé publique France sont critiquées depuis le début par le Criirad, le médecin Denis Fauconnier, l’association des malades de la thyroïde et l’association Henri Pézerat.

L’une des premières critiques porte sur le fait que l’on ne dispose pas des données pour l’ensemble du territoire français mais seulement quelques départements. Ainsi l’étude sur la période 1982-2012 repose sur les données de sept registres du cancer couvrant huit départements (Ardennes, Calvados, Doubs, Isère, Marne, Bas-Rhin, Somme, Tarn).

L’étude portant sur la période 2007-2011 et reposant sur le croisement des bases de données du Système national d’information inter-régimes de l’Assurance maladie et des bases nationales de l’Agence technique de l’information sur l’hospitalisation couvre 15 départements (Ardennes, Calvados, Doubs, Gironde, Hérault, Isère, Loire-Atlantique, Manche, Marne, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Somme, Tarn, Vendée, Haute-Vienne).

Des «trous» géographique qui ont conduit la Collectivité Territoriale de Corse, en 2012, à lancer une «enquête épidémiologique sur les retombées en Corse de la catastrophe de Tchernobyl», confiée au groupement «Ospedali Galliera» et coordonnée par le professeur Cremonesi de l’Hôpital de Gênes (Italie). L’étude conclut à un surrisque de cancer de la thyroïde de 28% en Corse à cause du nuage.

Un résultat impressionnant mais vertement critiqué par l’IRSN : «Les données de base utilisées dans les trois études qui constituent ce rapport et les méthodes d’analyse paraissent approximatives et mal décrites. Par rapport à l’expérience de l’IRSN, la réalisation de telles études dans un délai aussi court ne peut permettre le degré de qualité nécessaire à de bonnes études épidémiologiques.»

Une étude cas témoin bloquée

Un autre sujet de critique des enquêtes de Santé publique France porte sur les données concernant les cancers des mineurs, qui n’étaient pas présentés dans le bulletin épidémiologique hebdomadaire 2016 «en raison du faible effectif comparé aux autres âges».

Tout le monde attend les résultats d’une autre étude portant sur les cancers des personnes qui avaient moins de 15 ans en 1986 et habitait dans l’Est de la France. Il s’agit d’une étude dite «cas-témoin» portant sur plus de 800 personnes et porté par le chercheur Florent de Vathaire. Lancée en 2004, cette étude n’est toujours pas finie, pour la plus étrange des raisons.

«Pour estimer la dose perçue par les personnes étudiées, nous avons demandé à l’IRSN les données sur les dépôts radioactifs. Elles ont été envoyées à la direction de l’Inserm qui ne nous les a toujours pas transmises malgré nos demandes répétées. J’espère que la nomination du nouveau PDG va débloquer ce dossier [voir plus bas la réponse de l’Inserm]», explique Florent de Vathaire à CheckNews.

Les résultats de cette étude pourraient aider à définir le risque de développer un cancer de la thyroïde en fonction de la dose – estimée – à laquelle on a été exposé pendant l’enfance, et ainsi, apporter une réponse plus claire à votre question. Mais attention, «il ne faudra pas attendre des miracles non plus», prévient l’auteur. Son enquête repose en partie sur un interrogatoire des habitudes alimentaires d’habitants 15 à 20 ans plus tôt…

Pas le premier cas

Enfin, il est important de rappeler que l’épisode de Tchernobyl n’est pas le seul moment de l’histoire récente où une large partie de la population ou du territoire français a été exposée à un rayonnement radioactif.

Dans les années 50/60, la France a été survolée par des nuages radioactifs provenant des essais atmosphériques des bombes nucléaires américaines, russes ou chinoises. L’IRSN fournit cette carte des dépôts cumulés de Césium 137 dus aux essais (en Bq/m2), de 1945 à 1980, établie à partir des précipitations moyennes annuelles fournies par Météo-France.

Carte des dépôts cumulés de Césium 137 dus aux essais (en Bq/m2), de 1945 à 1980.

Par ailleurs, les essais nucléaires français de 1960 à 1998 en Algérie et dans le Pacifique ont aussi exposé des populations civiles et militaires à des radiations.

LIRE AUSSI :La France a-t-elle volontairement exposé des personnes aux radiations lors des essais nucléaires sur le sol algérien ?

Cordialement

Ajout du 11/01/2019 à 15h10, réponse de l’Inserm :

L’ Inserm précise que :
– Ces données ne sont pas bloquées.
– Au vu de leur limite qualitative (validité des données ) pointées par la commission d’éthique et de déontologie de l’IRSN dans son  avis du 1er mars 2012 et des questions entourant leur statut juridique, leur utilisation est conditionnée à une collaboration scientifique entre l’équipe de recherche Inserm responsable de cette étude et l’IRSN.
– A ce jour, la collaboration n’est pas encore effective.

(Force est de constater que rien n’a changé il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir….Regardez le site sur la BD faite par l’AFMT et sur le secret d’instruction…https://nuagesansfin.info/

Non le nuage n’est pas passé tiens donc…. Le lait en Corse était à 100.000 becquerels minimum, alors que la norme de l’OMS à l’époque était de 600 bq par litre pour un adulte…Une réelle catastrophe sanitaire….Un crime, surtout pour les enfants… Quelles sont les obscures raisons financières de ce déni….. La France est le premier pays au monde au niveau potentiel de centrales nucléaires, on vit sur les déchets ramenés même du Japon…On « recycle »…. C’est ce qui s’appelle miser sur une économie toxique, et qu’il y a de fortes « chances » que la France connaisse un Tchernobyl à continuer ainsi…)

Merci monsieur Rodrigues de votre courage.

Chantal L’HOIR)