Les excipients sont-ils vraiment inoffensifs ?

Par Marielle Ammouche le 28-03-2019

L’affaire du Levothyrox l’a récemment mis en évidence : un changement d’excipients dans un médicament peut s’avérer lourd de conséquences. Ces ingrédients censés être « inactifs » constituent la plus grosse partie des traitements oraux. Et même s’ils font l’objet d’études approfondies en toxicologie, des auteurs américains suggèrent qu’ils pourraient avoir des effets néfastes chez certaines personnes particulièrement sensibles, notamment sur le plan allergique. Selon leur étude, en effet, plus de 9 médicaments oraux sur 10 contiennent des substances ayant un potentiel allergique.

« Une majorité de médicaments contiennent des ingrédients susceptibles de provoquer des effets indésirables ». C’est ce que concluent des auteurs américains, qui se sont penchés sur les excipients, ces ingrédients « inactifs » contenus dans les formes orales de médicaments, et nécessaires pour améliorer leurs efficacité.

 Ces substances pourraient engendrer des effets indétectables 

La question de leur innocuité se pose en effet. En France, elle fait écho à l’affaire du Levothyrox, qui a débuté par un changement d’excipients dans sa composition : le lactose ayant été remplacé par le mannitol dans la nouvelle formulation.

La Food and drug administration (FDA) ou l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), définissent les excipients comme « toute substance autre que le principe actif présente dans un médicament ». Ces composés ne sont donc pas censés avoir d’effet biologique ou thérapeutique, mais…

sont ajoutés pour modifier les propriétés physiques en fonction de la forme galénique pour faciliter l’absorption, renforcer la stabilité du produit, ou encore pour améliorer le goût ou l’apparence de la substance active…

Or, bien que les excipients utilisés aient prouvé leur sécurité sur la population à travers diverses études, certaines données suggèrent que ces substances pourraient engendrer des effets indétectables par les études en toxicologie préclinique courantes, en particulier chez les sujets présentant des allergies ou des intolérances. Pour en savoir plus, les auteurs de ce travail ont passé en revue des 42 052 médicaments oraux contenant au total 354 597 ingrédients inactifs.

Selon ce travail, un médicament oral (comprimé, gélule…) contient en moyenne 8,8 ingrédients inactifs ; et 596 en contiennent 20 ou plus. Le plus fréquent est le stéarate de magnésium, retrouvé dans 30 263 formes orales (72%). En termes de poids, les excipients représentent près des trois quarts du médicament en moyenne. 

« Les choix possibles d’ingrédients inactifs sont compliqués » 

« Ce qui frappe dans cet ensemble de données, c’est sa complexité, commente Daniel Reker, premier auteur de cette étude, dans ScienceDaily. Il existe des centaines de versions différentes de pilules ou de gélules pour un même médicament en utilisant une combinaison différente d’ingrédients inactifs. Cela montre à quel point les choix possibles d’ingrédients inactifs sont compliqués ; mais cela donne également à penser qu’il existe aujourd’hui une opportunité largement inexploitée de sélectionner spécifiquement la version la plus appropriée d’un médicament pour un patient présentant des sensibilités inhabituelles ».

Les auteurs de cette étude ont identifié 38 ingrédients inactifs susceptibles de provoquer des symptômes à type d’allergie ou d’intolérance, après exposition par voie orale. Or 92,8% des médicaments analysés contenaient au moins…

un de ces composés. Plus précisément, il s’agissait du lactose présent dans 45% des médicaments, ou de colorant alimentaire (33%). En particulier la tartrazine, un composé connu pour être responsable de réaction sévère, est retrouvée dans près de 1% des médicaments analysés.

En outre, les chercheurs ont identifié la présence d’huile d’arachide dans 0,08% des traitements, mais aussi dans la presque totalité des traitements à base de progestérone. « Bien que nous qualifiions ces ingrédients d' »inactifs », dans de nombreux cas, ils ne le sont pas, affirme Giovanni Traverso, auteur principal. Les doses peuvent être faibles, mais nous ne savons pas quel est le seuil à partir duquel les individus peuvent réagir, dans la majorité des cas. Cela nous pousse à réfléchir aux soins de précision et au rôle de la réglementation et de la législation en matière d’étiquetage des médicaments contenant un ingrédient susceptible de provoquer une réaction indésirable ».

 « Il faut absorber 10 à 15 grammes de lactose pour déclencher une allergie »

En revanche, pour le Pr François Chast, président honoraire de l’Académie nationale de Pharmacie, interrogé par FuturaSanté, cette étude est sans conséquence : « Il faut absorber 10 à 15 grammes de lactose pour déclencher une allergie au lactose. Or, un médicament va en contenir au maximum 300 mg ». De même, concernant la tartrazine, « il est beaucoup plus dangereux pour un asthmatique de se promener en forêt où circulent plein de pollens que d’absorber une pilule contenant quelques milligrammes de tartrazine », affirme-t-il. Ce spécialiste reconnait cependant la possibilité de réduire le nombre d’excipients « dans de nombreuses spécialités ».

En France, il existe une liste des excipients à effet notoire, c’est à dire « tout excipient dont la présence peut nécessiter des précautions d’emploi pour certaines catégories particulières de patients », comme cela est défini par l’ANSM. Cette liste contient actuellement 47 composés.Sources :

Futura Sante (Céline Deluzarche, 18 mars 2019). Science Translational Medicine, 13 mars2019. ScienceDaily, 13 mars 2019.