Liens d’intérêts : un rapport épingle la fac de médecine de Poitiers

Publié le 10/04/2019 à 05:45 | Mis à jour le 10/04/2019 à 10:23

Les facs de médecine constituent un lieu stratégique pour l’industrie pharmaceutique.
Les facs de médecine constituent un lieu stratégique pour l’industrie pharmaceutique. 
© Photo d’archives : Patrick Lavaud

​Poitiers est épinglé pour ses liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique dans un classement d’indépendance des facultés de médecine.

Liens avec les laboratoires pharmaceutiques, enseignement de la déontologie aux étudiants, transparence des financements… La publication du classement des facultés de médecine de France en matière de prévention des conflits d’intérêts par l’association pour une information médicale indépendante (Formindep) est effarante.

Lancée en 2004 à l’initiative de Philippe Foucras, médecin et formateur en médecine générale, l’association présidée par le néphrologue Jean-Sébastien Borde, regroupe plus d’une trentaine de professionnels de santé répartis à travers la France, « soucieux de préserver les patients contre l’influence d’intérêts qui ne sont pas les siens. »

Si Tours caracole en tête, à 100 kilomètres, la fac de Poitiers affiche des scores quasi nuls.

La « pieuvre industrielle »

Pour le docteur charentais Louis-Adrien Delarue, membre de l’association et auteur d’une thèse iconoclaste soutenue à Poitiers sur les autorités sanitaires françaises sous influence industrielle, « il est temps que la fac et le système de santé se libèrent de leurs chaînes ».

« Externe, je vois toujours un monsieur très bien habillé à l’hôpital. Il vous propose un petit-déjeuner, souvent meilleur que la moyenne. Il en profite pour nous présenter de nouveaux anticoagulants. » La scène se passe à Poitiers et n’est pas un cas isolé. Ailleurs en France, les études de santé apparaissent assez poreuses face à ce que le Dr Delarue nomme « la pieuvre industrielle ».

Mais à en croire la récente étude de Formindep, la faculté de Poitiers, dernière en terme d’indépendance, aurait de sérieux comptes à rendre aux aspirants médecins. 

Nous voulions mettre en lumière les liens d’intérêts des docteurs et les cadeaux perçus par les étudiantsPaul Scheffer, coordinateur de l’étude

L’enquête de l’association intervient pourtant après un premier classement réalisé en 2017 et paru dans la revue scientifique PLOS One (1). « Nous voulionsmettre en lumière les liens d’intérêts des docteurs et les cadeaux perçus par les étudiants, explique Paul Scheffer, le coordinateur de l’étude. Nous prenions en compte treize critères. La secousse avait permis d’aboutir à la création de la charte des doyens. En 2019, nous voulions voir concrètement sur le terrain si la réalité avait changé. »

Selon l’association, la fac de Poitiers est alors l’une des seules, avec Montpellier, à avoir refusé de signer cette « charte éthique ». Quatorze pages adoptées par la Conférence des doyens des facultés de médecine et d’odontologie, comme une promesse de réguler les liens d’intérêt et la transparence du système éducatif. D’où l’ambiguïté du cas poitevin : « Facs de médecine et de pharmacie couplées, nous ne pouvons signer la charte », explique le doyen Pascal Roblot.

« Ce manque de considération pour les questions éthiques est proportionnel à l’état des relations avec les laboratoires, estime le Dr Delarue. Il n’y a aucune volonté politique sur la transparence, ce serait mettre à mal un système qui prend pour acquis le rapprochement avec les industries. »

Cadeaux empoisonnés

Toute la démarche des firmes se traduit comme tel : développer une stratégie marketing sophistiquée et coûteuse. Cadeaux, repas, frais de congrès ou de déplacement pour ces congrès, engagent tôt ou tard un retour sur investissement quant à l’éventuelle prescription de nouveaux produits.

Des anomalies que le Dr Emmanuel Robin du Collège des généralistes enseignants et maîtres de stage du Poitou-Charentes (Cogems) relève avec interrogations : « C’est le cas d’un congrès qui se passe chaque année à Poitiers, Preuves et Pratiques, à destination des internes et des médecins. »

Gratuit à l’intention des professionnels poitevins, il est sponsorisé par le groupe pharmaceutique Novartis accusé aux États-Unis d’un « vaste système de pots-de-vin destinés à des médecins afin qu’ils prescrivent ses médicaments » (info Reuters 1/4/2019).

« Encore récemment, confie le praticien, des internes en gérontologie ont fait part de leur malaise d’avoir été contactés par un laboratoire. Le but, obtenir leurs coordonnées personnelles. Des pratiques historiques dont la nouvelle génération refuse l’évidence. De plus en plus. »

Formindep n’est qu’un petit groupe aux méthodes discutablesPascal Roblot, doyen de la faculté de médecine Poitiers

C’est la réponse du Pr Pascal Roblot, le doyen de la faculté de médecine de Poitiers, collaborateur à l’élaboration de la charte des doyens, interrogé sur les résultats de l’étude de l’association Formindep en question. Il poursuit : « La Conférence des doyens a décidé de ne pas répondre à ce groupe autoproclamé qui n’engage que lui-même. La charte a été adoptée en conseil d’administration pour médecine [la date n’a pas pu nous être fournie]. Mais elle n’est pas adaptée aux facs de pharmacie. Ces dernières comportent un parcours ‘industrie pharmaceutique’ : il est donc difficile de couper les liens avec les laboratoires. Elles ne peuvent donc pas signer. »

Pharmacie ferait donc cavalier seul, ce que confirme Michel Seve, doyen de la faculté de pharmacie de Grenoble : « Les pharmaciens que nous formons ne seront pas dans une position de prescripteur. Des industriels interviennent dans la formation, non pas pour y promouvoir leurs produits, mais leur expertise spécifique du milieu industriel. »

A chaque filière sa charte éthique donc. Un autre texte, à l’intention des facultés de pharmacie devraitdonc voir le jour et « tiendra compte des spécificités de la formation ».

Des étudiants « comme des marionnettes »

« Jeune étudiant, vous faites vos premiers stages. Dans les couloirs des hôpitaux, déambulent les visiteurs médicaux comme s’ils étaient chez eux. La pub pour les médicaments étant formellement interdite, c’est une volonté des industries d’instaurer une présence forte dans les établissements. » Tout ceci pour banaliser le rapport explique le Dr Louis-Adrien Delarue. « A tel point, poursuit-il, que lorsque l’on demande aux étudiants s’ils pensent que ce contact pourrait avoir une influence sur leur pratique de la médecine, ils répondent, avec une grande sincérité, non. C’est assez terrifiant. Mais comment faire autrement. Il est difficile de se rendre compte que l’on est considéré comme une marionnette. »

Dans son travail de fin d’études, salué par une partie de la profession, Louis-Adrien Delarue n’a de cesse que de pointer les dérives d’un système bien implanté dans les mentalités sans que les étudiants ne puissent connaître les modalités exactes.

Pas de charte d’éthique

Dans les comptes-rendus du conseil d’administration de la faculté de médecine de Poitiers que nous nous sommes procurés, à la date du 7 juin 2018, la réunion mentionnait alors le problème : « Retour du conseil de Faculté : Présentation de la charte éthique qui concerne les enseignants, non adoptée à Poitiers du fait des conflits d’intérêts avec l’industrie qui est difficile de suspendre pour les pharmaciens. Les nommés devraient déclarer leurs conflits d’intérêts. »

En revanche, il est clairement noté les intentions du Collège national des généralistes enseignants, d’élaborer une charte afin de répondre aux besoins des praticiens et limiter certaines pratiques. Et Louis-Adrien Delarue de conclure : « Il y a même un professeur qui m’a confié de pas hésiter à multiplier les liens d’intérêt sur les bases d’une théorie toute personnelle : cumulés, les liens finissent par s’annuler. »

La méthode

Selon Luna Potiron, vice-présidente chargée de la réflexion éthique de l’Anemf (1), parmi les 13 critères retenus, des points ont fait l’objet d’une attention particulière : « L’encadrement des visiteurs médicaux (les labos), l’existence d’une charte de déontologie ou la transparence sur le financement de la recherche à partir des réponses transmises par les établissements ou les bases de documents numériques. » Le contact fréquent des étudiants avec les industriels est si équivoque que le Sénat doit débattre le mois prochain sur un amendement du gouvernement. Le texte vise à bannir l’hospitalité des industriels et ainsi court-circuiter l’influence des firmes.

(1) L’Association nationale des étudiants en médecine de France a été sollicitée d’une part par le Formindep, pour le recueil d’informations, puis par la Conférence des doyens, pour la réalisation de la charte éthique des facultés. Elle dispose de représentants et élus dans chacun des 37 établissements français.

Des médicaments inutiles

Cent cinquante médicaments seulement seraient suffisants pour traiter 95 % des maladies des Français. C’est ce qui ressort d’une étude d’un collectif (*) parue dans La Revue de médecine interne en 2015, levant le voile sur l’encombrement thérapeutique dont sont victimes le pays et la sécurité sociale. Avec 5.000 médicaments disponibles (sous 15.000 formes différentes), la consommation de médicaments est de 40 % supérieure à celle observée dans les principaux pays voisins. Combien de pilules inutiles ? Difficile de savoir car l’étude met de côté les maladies rares et les médicaments précieux. Une distribution à grande échelle de médicaments que rien ne destinait à une large prescription si ce n’est l’intérêt des labos. « Or les traitements plus anciens sont souvent plus sûrs et plus efficaces », regrette Louis-Adrien Delarue.

(*) Dix internistes avec entre autres Michel Thomas (professeur émérite, médecin interniste, ancien chef de service, faculté de médecine de Bobigny), grand spécialiste des « médicaments essentiels », et Omar Brixi (médecin, enseignant et consultant en santé publique).