Catastrophe de Tchernobyl : «Nous devons demander à en savoir plus»

Par Coralie Schaub — 26 avril 2019 à 06:48

Le réacteur n°4, responsable de la catastrophe, a été recouvert d'un sarcophage.
Le réacteur n°4, responsable de la catastrophe, a été recouvert d’un sarcophage.Photo Sergei Supinsky. AFP 

33 ans après l’accident nucléaire, l’historienne américaine Kate Brown publie un livre dans lequel elle montre que les conséquences de l’explosion restent encore largement méconnues, accusant les autorités soviétiques et internationales d’avoir sciemment minimisé les dégâts.

  •   Catastrophe de Tchernobyl : «Nous devons demander à en savoir plus»

Le 26 avril 1986 survenait la plus grosse catastrophe nucléaire du XXe siècle à Tchernobyl, en Ukraine. C’était il y a 33 ans. Mais les conséquences réelles du désastre restent largement méconnues et sous-estimées. C’est ce qu’expose l’historienne américaine Kate Brown, professeure au Massachusetts Institute of Technology (MIT), dans un ouvrage qui vient de paraître aux Etats-Unis et au Royaume-Uni (Manual for Survival : A Chernobyl Guide to the Future, Norton).

L’auteure, russophone et familière de la région, a été la première à ouvrir les archives médicales du KGB en Ukraine, en Biélorussie et en Russie. Les années suivant l’accident, les médecins locaux faisaient état d’une forte hausse de cancers ou de malformations congénitales, ce qui a été minimisé par les autorités soviétiques et internationales. Il s’agissait surtout, estime l’auteure, d’occulter les effets des radiations chroniques à faibles doses, afin de détourner l’attention de l’impact possible des essais nucléaires sur les populations.

Qu’avez-vous découvert en vous plongeant dans les archives médicales ?

Officiellement, selon l’ONU, la catastrophe n’aurait fait que 33 à 55 morts, et provoqué 600 cancers infantiles. Le pire accident nucléaire de l’histoire n’aurait pas eu de conséquences si graves que cela. Beaucoup de gens soupçonnaient que c’était largement sous-évalué. En 2014, j’ai commencé à éplucher les très nombreux rapports des médecins locaux, uniquement transmis aux responsables médicaux du KGB et restés secrets. J’ai trouvé une énorme collection, en ukrainien et en russe, sur les «conséquences médicales du désastre de Tchernobyl».J’ai été choquée par l’ampleur des dégâts sanitaires, par leur visibilité aux yeux de tous. L’été 1986, les registres notent une forte hausse des complications à la naissance, des bébés nés avec des malformations, ou qui meurent dans le mois. Les gens se plaignent de maux de gorge, de problèmes respiratoires et gastro-intestinaux, à force de respirer des poussières radioactives et d’avaler des aliments contaminés. Avant l’accident, 80 % à 90 % des enfants étaient répertoriés comme étant «en bonne santé» ; après, en 1987 et 1988, seuls 10 à 20 % le sont. Le nombre de cancers explose environ 18 mois après l’accident, des leucémies, des cancers de la thyroïde chez les enfants. C’est une maladie très rare, qui touche normalement un enfant sur un million, mais en 1989, il y avait 30 cas en Biélorussie et 20 en Ukraine.

Combien de morts et de malades cet accident a-t-il provoqués, alors ? 

Je n’ai pas eu les moyens de compiler moi-même toutes les données de décès que j’ai trouvées, il y en avait tellement. Mais en Ukraine, 35 000 personnes ont reçu une aide car leur conjoint était décédé à cause de la radioactivité de Tchernobyl. Cela ne compte donc que les personnes qui étaient mariées. Certains scientifiques ukrainiens estiment plutôt à 150 000 les morts causées par l’accident ces 30 dernières années. Je n’ai pas pu trouver de chiffre pour la Biélorussie ou la Russie car les autorités n’ont jamais accepté les comptages, mais leur territoire a reçu bien plus de radioactivité que l’Ukraine, qui était l’endroit le plus «propre», avec seulement 20 % des retombées radioactives.

Cet impact sanitaire désastreux était-il connu des dirigeants soviétiques ? 

Oui, même si l’autocensure était la règle. Il s’agissait de rendre compte de bonnes nouvelles, donc à mesure que l’information remontait la chaîne du pouvoir, les données étaient «adaptées» (toujours minorées). Mais Moscou savait évidemment ce qui se passait. A environ 50 km de Tchernobyl, dans une ville pourtant relativement épargnée, les 300 ouvriers d’une usine textile ont reçu le statut de «liquidateurs», comme les pompiers qui avaient lutté contre le réacteur en feu. Je suis allée sur place, pour comprendre. Il y avait 50 000 têtes de bétail juste après l’accident dans la zone évacuée. Les animaux ont été tués mais la viande a été envoyée dans des usines de conditionnement, le cuir dans des tanneries, la laine à l’usine textile. Et ces femmes, dans l’usine, enlaçaient ces ballots de laine radioactive pour les transporter, c’était comme enlacer une machine à rayons X allumée, plusieurs fois par jour. Beaucoup sont mortes. Aucune n’est enregistrée dans les cas officiels.

Vous avez aussi consulté les archives de l’ONU…

Quand l’URSS s’est écroulée, la Russie a demandé l’aide de l’ONU pour gérer le désastre. Trois experts de l’OMS, après avoir passé moins de 10 jours sur place, ont conclu que tout allait bien, qu’on pouvait même tripler les taux de radioactivité admissibles. Personne n’a pris cela au sérieux. Moscou s’est donc tourné vers l’AIEA, qui a accepté d’envoyer environ 200 scientifiques, plus longuement. Ils ont conclu la même chose que l’OMS : «Il y a plus de maladies, mais ce ne peut être à cause de la radioactivité, car les doses sont trop faibles.» Par exemple, un scientifique américain a vérifié dans son propre labo que les 20 biopsies d’enfants ukrainiens cancéreux que les médecins soviétiques lui avaient données étaient bien des cancers. Mais il n’a pas inscrit ces cancers dans son rapport. Je lui ai demandé pourquoi. Il a d’abord assuré ne pas se souvenir de ces biopsies, mais j’ai trouvé un document de 1991 où il admet les avoir, alors il a fini par s’en souvenir. L’ONU a donc aidé les Soviétiques à minimiser les conséquences de l’accident.

Comment l’expliquez-vous ? 

Les grandes puissances nucléaires, la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’URSS, devaient toutes faire face, à l’époque, à des contestations et des procès de victimes de leurs essais de bombes nucléaires. Le président Jacques Chirac n’a décidé qu’en 1995 d’arrêter ces essais, que la France avait menés en Algérie et en Polynésie et qui n’ont cessé qu’en 1998. Pour calmer l’inquiétude et la colère des populations et des soldats qui se plaignaient de divers symptômes et faisaient le lien avec Tchernobyl, les puissances nucléaires avaient un intérêt commun à avancer la rhétorique suivante : «Vous ne pouvez pas souffrir des irradiations, regardez à Tchernobyl, c’était le pire accident et il n’y a eu que 35 morts.» Il s’agissait de minimiser les effets d’une exposition chronique à la radioactivité, à des faibles doses, notamment via l’ingestion d’aliments contaminés.

Le KGB était divisé sur la question…

Le KGB avait accès aux données de terrain sur la radioactivité dans les sols, dans l’alimentation, etc. Un général du service de renseignement soviétique, un médecin qui dirigeait une clinique à Kiev et a suivi pendant 5 ans 2 000 personnes irradiées, a écrit en 1990 un rapport dans lequel il indiquait pouvoir prouver qu’une exposition de long terme à des faibles doses de radioactivité provoque de multiples pathologies dévastatrices pour la vie humaine. Il a recommandé que la zone d’exclusion soit étendue à 120 km autour de la centrale (au lieu de 30), ce qui aurait inclus Kiev. Un général du KGB, qui était supposé dire que tout allait bien ! Mais une autre branche du KGB, celle chargée de protéger les secrets de l’URSS, a fait disparaître les disques durs de plusieurs institutions médicales qui avaient mesuré la radioactivité dans les corps des victimes. On ne les a toujours pas retrouvées.

Vous avez découvert que le KGB a infiltré le bureau ukrainien de Greenpeace…

C’était la première ONG internationale à ouvrir un bureau en URSS, elle allait montrer au monde combien les populations touchées par l’accident étaient malades. Mais certains des recrutés travaillaient pour le KGB, dont le directeur du bureau. Il sabotait tout. Un camion qui devait sillonner la campagne pour mesurer les taux d’irradiation des gens n’a fait que 25 mesures en deux ans !

Quid des effets sur la biodiversité ? On entend souvent dire qu’elle est florissante à Tchernobyl…

Cette idée vient de deux papiers scientifiques basés sur l’installation de pièges photographiques destinés à compter la grande faune. Mais cela ne dit pas si les animaux sont en bonne santé, ni d’où ils viennent, car ils n’ont pas été capturés et étudiés. Les deux scientifiques que j’ai suivis sur le terrain travaillent, eux, sur les insectes, les oiseaux ou les souris, qui sont inféodés à leurs territoires. Dans les zones les plus radioactives, ils ne peuvent même pas capturer de souris, car il n’y en a pas. Il y a aussi très peu de pollinisateurs, donc très peu de fruits et d’animaux frugivores comme les oiseaux. La population d’oiseaux a chuté de 66 % dans ces zones, et ceux qui y vivent souffrent souvent de malformations. Les feuilles et arbres morts ne se décomposent pas, car il n’y a pas assez d’insectes et de microbes pour s’en charger.

Les impacts réels de Tchernobyl restent donc largement méconnus ?

Oui. Car hormis les quelque 500 études sur les cancers infantiles, il n’y a jamais eu d’étude sanitaire d’ampleur sur les autres impacts. Quelques chercheurs en font, avec de maigres moyens. Au nord de l’Ukraine, à 200 km de Tchernobyl, l’un a constaté un taux six fois plus élevé qu’ailleurs en Europe de bébés nés sans cerveau. On observe le même type de malformations autour du site de production de bombes nucléaires de Windscale (rebaptisé Sellafield), en Grande-Bretagne, victime d’un incendie en 1957. Le professeur Youri Bandajevsky, jeté en prison pendant 6 ans, a constaté, lui, un lien entre la contamination chronique des enfants et des altérations cardiaques.

Pourquoi ne sommes-nous pas plus curieux des effets sur la santé de cette catastrophe ? C’est LA question que vous posez dans votre livre…

Se contenter de ne voir dans Tchernobyl qu’un accident avec un début et une fin, c’est l’utiliser comme un balai pour écarter le vrai sujet : au nom de la paix, nos dirigeants ont fait exploser 2 000 bombes dans l’atmosphère pendant la guerre froide, qui ont émis 500 fois plus de radioactivité que Tchernobyl. Nous y avons tous été exposés, surtout dans l’hémisphère nord. Depuis 1950, on constate partout une envolée des taux de cancers, surtout chez les enfants, des malformations congénitales, une chute de moitié de la qualité du sperme… Voulons-nous savoir pourquoi ? Ou acceptons-nous un humain en moins bonne santé comme étant le nouveau standard ? A cause du nucléaire, des produits chimiques ? Non, nous devons demander à en savoir plus, et nous armer de données pour résister à ceux qui essaient de nous endormir avec des demi-vérités.Coralie Schaub