Enquête sur la science sous influence des millions de Coca-Cola

La multinationale finance professionnels de santé et chercheurs pour faire oublier les risques liés à ses boissons. En France, elle a dépensé 8 millions d’euros depuis 2010.

Par Stéphane Horel Publié le 08 mai 2019 à 01h28 – Mis à jour le 08 mai 2019 à 17h49

Un distributeur automatique de sodas, à Sacramento (Californie), 28 juin 2018.
Un distributeur automatique de sodas, à Sacramento (Californie), 28 juin 2018. RICH PEDRONCELLI / AP

Enquête sur la science sous influence des millions de
Coca-Cola
Par Stéphane Horel Publié le 08 mai 2019
LE MONDE Planete – agriculture et Alimentation
Montants faramineux. Experts introuvables. Résultats non publiés. Opérations marketing maquillées
en recherches. Un « institut » à but purement lucratif piloté par des célébrités de la médecine
française. Voilà un échantillon des étonnantes découvertes de l’enquête menée par Le Monde sur les
millions d’euros distribués par Coca-Cola aux professionnels de santé français ces dix dernières
années.
A l’origine, un geste de transparence inédit pour la marque de soda la plus célèbre du monde, plus
connue pour entretenir le secret autour de ses recettes comme de ses activités.
 Une enquête dévastatrice
A la fin de l’été 2015, le New York Times publie un article dévastateur pour la réputation de la
multinationale. Le quotidien américain dévoile son implication dans la coordination et le financement
d’un « réseau mondial sur la balance énergétique » (« global energy balance network »).
Depuis plusieurs années, cette organisation réunit des scientifiques influents qui propagent une
« solution » à l’épidémie mondiale d’obésité par le biais d’articles publiés dans les revues médicales,
d’interventions à des conférences et par les réseaux sociaux. Faites plus d’exercice sans trop vous
préoccuper de réduire vos apports en calories : tel est le discours de ces experts qui, à contre-
courant des spécialistes en santé publique, passent sous silence le rôle de l’alimentation pour plutôt
mettre en avant le manque d’activité physique.
Le message est parfaitement calibré pour détourner l’attention des Sprite, Fanta et autres Minute
Maid, propriétés de Coca-Cola, leader mondial du secteur. Or, en parallèle, les données scientifiques
s’accumulent et mettent en cause les boissons sucrées dans l’explosion de l’obésité et du diabète de
type 2 sur la planète entière. Une canette de 33 centilitres du soda couleur caramel contient
l’équivalent de sept morceaux de sucre (35 grammes). A l’instar de la France en 2012, de nombreux
pays adoptent d’ailleurs des « taxes soda » pour contrer ces tendances.
Aux Etats-Unis, les révélations du New York Times font scandale. Le PDG de Coca-Cola en personne promet
alors la transparence sur les financements versés par la firme. Sur son site sont publiés les noms de
plusieurs centaines d’experts et la liste des activités qu’elle a financées aux Etats-Unis depuis le
début de la décennie : 21,8 millions de dollars (19,4 millions d’euros) pour des projets de recherche
et 96,8 millions pour des partenariats. Dans la foulée, elle rend ces informations publiques dans une
demi-douzaine de pays.
En France, l’insistance de l’ONG Foodwatch contraint Coca-Cola à les publier en avril 2016. Ce sont
ces données, depuis mises à jour, que Le Monde a passées au crible.
Ainsi, depuis 2010, Coca-Cola a octroyé plus de 8 millions d’euros à des experts et à diverses
organisations médicales, mais aussi sportives ou événementielles. En France comme ailleurs, des
financements qui relèvent dans leur grande majorité de la communication ou du sponsoring pur, et
non d’un authentique travail scientifique.
 Des experts très recherchés par les stratèges de l’influence
Diététiciens, nutritionnistes ou médecins du sport : la plupart des dix-huit personnes nommées sont
des professionnels de santé – les plus légitimes pour déconseiller la consommation de boissons
sucrées à leurs patients, mais aussi dans les médias et les colloques. L’avis de ces « leaders
d’opinion », une catégorie d’experts très recherchée par les stratèges de l’influence, fait autorité au
sein de leur communauté.
Interrogée par Le Monde, France Bellisle explique avoir été démarchée par Coca-Cola pour rédiger un
article sur le rapport entre la consommation de boissons sucrées et le poids (conclusion : il n’existe
pas « nécessairement » de relation causale). Directrice de recherche honoraire de l’Institut national

de la recherche agronomique, la psychologue dit avoir été rémunérée 2 000 euros pour cette
mission.
Son article faisait partie d’un ensemble publié en 2011 dans un numéro hors série des Cahiers de
nutrition et de diététique, une revue spécialisée destinée aux professionnels du domaine. Les six
autres auteurs y déclaraient avoir été « normalement » rémunérés. Aucun n’a répondu aux questions
du Monde. Les noms de deux d’entre eux ne figurent pas sur la liste de Coca-Cola, qui précise que
certains experts avec lesquels elle a été en rapport « n’ont pas souhaité que leur collaboration soit
mentionnée » en ligne. L’éditorial (« A la découverte des boissons rafraîchissantes sans alcool »)
inaugurant ce numéro entièrement sponsorisé par la multinationale était signé par le département
« nutrition » de Coca-Cola France.
 Des interventions payées entre 700 et 4 000 euros
Un peu plus bas dans la liste, Bernard Guy-Grand se souvient, lui, d’avoir touché autour de 700 euros
pour faire un topo sur l’aspartame lors d’une conférence à une date oubliée. Le « tarif syndical »
selon cet ancien chef du service nutrition de l’Hôtel-Dieu (Paris). « Ce n’est pas un crime, ce n’est
même pas un conflit d’intérêts ! », assure-t-il.
Or depuis le début des années 2010, la possible nocivité des édulcorants intenses comme
l’aspartame est l’objet de toutes les attentions. En France, une étude de l’Institut national de la santé
et de la recherche médicale (Inserm) pointait en 2013 un risque accru de diabète chez les
consommateurs de boissons light. Tandis qu’un rapport sur l’intérêt nutritionnel des édulcorants
intenses de l’Agence nationale de sécurité sanitaire des aliments (Anses), publié en 2015, concluait
qu’une consommation régulière comportait des risques.
Ancien président de la Société française de médecine du sport, aujourd’hui directeur médical de
l’Union cycliste internationale, Xavier Bigard a indiqué au Monde avoir reçu 4 000 euros de
Powerade, une marque de boissons « énergétiques » que possède Coca-Cola, pour une conférence
« sur les règles d’hydratation du sportif », comme le consigne par ailleurs sa déclaration d’intérêts à
l’Anses.
Bernard Waysfeld, psychiatre spécialisé en nutrition, évoque le même montant pour une
communication « sur les boissons des ados » lors d’un colloque qui s’est tenu en mai 2011. Une
présentation qui, expose-t-il dans un mail, a été « longuement travaillée et harmonisée avec les
responsables de Coca-Cola » et « a nécessité trois jours de préparation », sans compter la
présentation (« une journée »). « Ma communication ne concernait donc pas le produit mais la sous-
hydratation des ados. En effet comme vous le savez peut-être, la soif est un signe tardif, et si on ne
boit pas avant d’avoir soif, on est de fait déjà déshydraté. »
 Une liste de spécialistes étonnante
La liste des experts est cocasse à certains égards : elle comprend deux anthropologues, des noms
erronés, des personnes dont il n’a pas été possible de trouver les coordonnées. Sur les 157 000 euros
distribués par la firme au total, Le Monde n’est parvenu à se faire confirmer qu’une partie minime
(11 700 euros), et par les professionnels de santé eux-mêmes. Sur ces dix-huit personnes, six n’ont
pas répondu aux sollicitations du Monde.
« Il s’agissait soit de l’aide à la rédaction de brochures, ou de l’animation sur certains de nos stands
lors de congrès ou encore des interventions en tant que speaker lors de symposiums », explique Coca-
Cola, sans en révéler les détails. La multinationale assure avoir mis un terme à ce type de
collaboration après 2016. De fait, ses tableaux montrent une générosité en nette diminution après
2016 et son engagement à être transparente.
Le caractère approximatif des informations fournies par la multinationale n’est cependant pas propre à la France.
En 2018, des chercheurs en sociologie et en politiques publiques ont analysé l’ensemble des données publiées
par Coca-Cola à travers le monde dans le cadre de son initiative de transparence. Ils les ont comparées avec les
études publiées dans des revues scientifiques qui mentionnaient explicitement un financement de Coca-Cola.
Résultat : sur 389 articles parus dans 169 revues scientifiques, signées par pas moins de 907 auteurs, la firme
n’en nommait que 42 (soit moins de 5 %). Malgré ses promesses de clarté sur ses financements pour des travaux
scientifiques, soulignaient les chercheurs dans leur article publié dans la revue European Journal of Public
Health, « l’ampleur de la participation de Coca-Cola n’est toujours pas connue ».
Cette opacité se dégage également de l’analyse de la liste, bien plus longue, des « activités dans les domaines
de la nutrition et de l’activité physique » que Coca-Cola finance en France. Le montant total atteint ici 7,8 millions.

 Des conférences sponsorisées
Pour leur grande majorité, les « partenariats » de Coca-Cola consistaient à sponsoriser des
conférences réunissant des professionnels de santé. Ainsi le salon annuel Dietecom a-t-il bénéficié de
plus de 140 000 euros entre 2010 et 2017. La Société française de médecine de l’exercice et du sport
d’environ 80 000 euros de 2010 à 2016 dans le cadre de son « partenariat annuel avec la marque
Powerade ». Les Entretiens de Bichat, un rendez-vous incontournable de la médecine en France,
cumulent, eux, plus de 100 000 euros.
Certains assument avec plus ou moins de bonheur ces pactes avec le leader mondial des boissons
sucrées, dont les intérêts commerciaux s’entrechoquent avec leurs objectifs de soin. Thérèse Libert,
vice-présidente de l’Association française des diététiciens nutritionnistes, explique que les
135 000 euros perçus par l’association entre 2010 et 2018 correspondent à l’achat d’un stand où le
groupe communique sur ses produits lors du congrès annuel. Mais c’est aussi le cas de « 70 à
80 marques, comme les salades Florette ou Lipton », dit-elle. « Vous allez dans n’importe quel
congrès, vous avez des partenariats ! » Aucune information sur ce sponsoring ne figure sur le site de
l’association.
 Des projets de « recherche » dispendieux
Près d’un tiers des financements de Coca-Cola, enfin, concerne trois coûteux travaux de
« recherche » (2,4 millions d’euros). La somme la plus importante a été versée à CreaBio pour un
« projet de recherche sur les édulcorants intenses » en 2014-2015. Facture : environ 930 000 euros.
Aujourd’hui en liquidation judiciaire, CreaBio est une société commerciale dont le chiffre d’affaires
atteignait plus de 500 000 euros en 2016. D’après les conclusions de cette étude menée sur
170 sujets, et publiée seulement en 2018, il n’existe aucune différence entre l’eau et les boissons
contenant des « édulcorants basses calories » en termes d’effets sur « l’appétit, l’apport énergétique
et les choix alimentaires ».
Selon la déclaration d’intérêts de l’article, Marc Fantino, auteur principal et fondateur de CreaBio, a
par ailleurs perçu des honoraires pour ses fonctions de « membre du comité consultatif et du bureau
d’orateurs » de l’International Sweeteners Association (Association internationale pour les
édulcorants), une organisation de lobbying dont Coca-Cola est membre aux côtés des fournisseurs
d’édulcorants. M. Fantino n’a pu être joint par Le Monde.
Numéro deux des dépenses de recherche de Coca-Cola : l’Institute for European Expertise in Physiology
(IEEP), qui a reçu près de 720 000 euros au cours de la période 2010-2014 pour, une fois encore, un
« projet de recherche sur les édulcorants intenses ». Lui aussi publié après un délai inhabituellement
long, en 2018, l’article concluait à l’absence d’effets de la consommation de boissons gazeuses sur la
sensibilité à l’insuline ou la sécrétion de cette hormone qui régule les quantités de glucose dans le
sang.
« On sait que les résultats leur appartiennent » Fabrice Bonnet, endocrinologue
L’endocrinologue Fabrice Bonnet était l’investigateur principal de cet essai mené au CHU de Rennes.
Coca-Cola a-t-elle eu un droit de regard sur les résultats ? « Bien sûr qu’ils ont regardé les
conclusions, concède-t-il. On sait que les résultats leur appartiennent. » Interrogé sur la somme
considérable déclarée par Coca-Cola, M. Bonnet se dit « un peu surpris ». Selon lui, l’étude, qui
n’impliquait que 60 sujets, a coûté « entre 200 000 et 300 000 euros ». Pas plus, le CHU de Rennes
n’a pas souhaité communiquer au Monde ces informations financières, « couvertes par la
confidentialité » les liant à l’IEEP.
Derrière le nom pompeux de cet « Institut européen d’expertise en physiologie », qui a joué les
intermédiaires entre Coca-Cola et l’hôpital, se cache en fait une société commerciale (chiffre
d’affaires 2014 : 1,3 million d’euros). Son site succinct indique seulement que son activité se situe « à
l’interface entre groupes industriels et monde académique ».
 Des instituts à but lucratif
L’entreprise est dirigée par un drôle de duo. Le très médiatique docteur Frédéric Saldmann, qui
exerce comme cardiologue et nutritionniste à l’Hôpital européen Georges-Pompidou à Paris. Gourou
des VIP et producteur à succès de pots-pourris de conseils sur la santé hérissés de points

d’exclamation (Prenez votre santé en main ! Le Livre de poche, 2017), M. Saldmann est aussi un
homme d’affaires. L’une de ses sociétés, Sprim, que dirige son épouse, est spécialisée en « conseil en
stratégie et communication santé ». 
Ainsi qu’elle l’a confirmé par mail au Monde, Coca-Cola est cliente de Sprim. L’agence organise
chaque année le congrès Dietecom, auquel la firme « a participé pendant plusieurs années entre
2010 et 2016 via un stand ou via des symposiums ».
Le second « dirigeant » de l’IEEP, est une société civile au nom de Gérard Friedlander, le doyen de la
faculté de médecine de l’université Paris-Descartes. En 2014, alors qu’il était en lice pour ce poste, ce
professeur de physiologie à l’hôpital Georges-Pompidou avait suscité force railleries : une vidéo
toujours en ligne le montrait, confortablement installé dans un gigantesque canapé beige, vanter in
english les vertus des lotions anti-âge de la marque Lancaster.
MM. Saldmann et Friedlander n’ont pas répondu aux sollicitations du Monde.
Dernier bénéficiaire d’un financement de « recherche » de Coca-Cola, enfin, un autre institut au nom
anglais dont le siège se situe en région lyonnaise. L’International Prevention Research Institute
(Institut international pour la recherche en prévention, IPRI) a, lui, reçu 690 000 euros en 2012-2013
pour un « projet de recherche sur la consommation de sucres ».
Dans la liste des publications de l’IPRI, un seul article correspond à cette « commande ». Paru
en 2014 dans la revue European Journal of Cancer Prevention, il jugeait « rassurantes » les données
sur l’association entre les boissons gazeuses, dont les colas, et le risque de cancer. Si la déclaration
de financement de Coca-Cola y figure bien, la somme, elle, semble disproportionnée pour ce type de
travaux scientifiques : dix pages d’analyses de données existantes, bibliographie comprise.
Or les buts de cet « institut » qui n’a rien de public sont également lucratifs. L’IPRI est en effet divisé
en deux sociétés. IPRI Management, dont le chiffre d’affaires dépassait 2,2 millions d’euros en 2015,
a bénéficié du crédit impôt recherche pendant plusieurs années. Et IPRI Services, 1,1 million d’euros
de chiffres d’affaires en 2014.
Par mail, Peter Boyle, président de l’IPRI et auteur principal de l’article, explique que le financement
incluait également « un rapport approfondi sur les édulcorants artificiels » et leur lien avec « la
maladie ». « Ce dernier a été mené à terme » mais, comme « il ne montrait rien de nouveau » qui
aurait « mérité d’être publié », il ne l’a jamais été. « C’était notre décision et notre seule décision »,
non celle de la firme, assure-t-il. Questionnée sur ces raisons, Coca-Cola n’a pas souhaité répondre.