Gérard Bapt : «Il faut une réponse européenne cohérente»

Gérard Bapt : «Il faut une réponse européenne cohérente»Publié le 09/07/2019 à 07:44      Santé

Gérard Bapt : «Il faut une réponse européenne cohérente»

Selon l’Agence du médicament, plus de 1 200 traitements ou vaccins seront concernés par des situations de rupture ou tensions en 2019. Un problème récurrent qui s’aggrave ?

C’est un problème récurrent et qui peut dans certains cas être grave. C’est le cas notamment pour les médicaments dits critiques, indispensables pour le malade. Et depuis dix ans, on assiste en effet à une augmentation des ruptures de stock. Quand Marisol Touraine était ministre de la Santé (ndlr: sous la présidence de François Hollande), des mesures avaient été prises pour fixer la liste des médicaments critiques imposant aux labos d’avoir toujours suffisamment de stocks pour répondre à la demande, Cela concernait notamment des antibiotiques, des antirejet de greffe, des vaccins. Mais aujourd’hui, on le voit avec les corticoïdes, on voit de plus en plus de ruptures dans la distribution…

Quelles sont les raisons profondes de ces ruptures ?

On peut faire deux constats. On assiste de la part des grossistes (ndlr: intermédiaire entre les labos et les pharmacies) à un détournement du marché national quand ils préfèrent vendre leurs médicaments à des pays de l’Union européenne (Allemagne, Suisse…) qui pratiquent des prix plus élevés. C’est illégal vis-à-vis de la loi française mais très difficile à contrôler. Il faudrait des sanctions exemplaires pour les cas avérés. Mais cela n’explique pas tout. La véritable raison de la rupture de stock, c’est la mondialisation de la production de médicaments et la financiarisation du secteur. Les laboratoires produisent à flux tendu, pour les labos, c’est «no stock, no perte», mais le moindre problème sur la chaîne de production peut conduire à la rupture des stocks. Il peut s’agir d’un problème technique ou d’un problème lié à la sécurité sanitaire. Les médicaments sont de plus en plus fabriqués à l’étranger, dans le Sud-Est asiatique, Chine et Inde, par des labos qui pratiquent la politique de leur intérêt financier avec des médicaments moins chers mais également moins contrôlés. Certains médicaments doivent ainsi être retirés parce que leurs composants posent problème, on l’a encore vu au début de l’année avec le retrait de sartans (antihypertenseurs) qui contenaient certaines impuretés potentiellement cancérigènes.

Les pistes évoquées par la ministre Buzyn n’ont pas convaincu les associations qui les jugent vagues et non concrètes. Le gouvernement est-il impuissant face au lobby des labos ?HIPPODROMEHIPPODROME

Chaque année, une conférence annuelle est organisée entre le gouvernement et l’industrie pharmaceutique (Leem). Le sujet est évoqué, des engagements pris… mais les problèmes s’accroissent. Je ne mets pas en doute la bonne volonté des présidents français des filiales françaises des grands labos mais ils pèsent peu de chose dans la stratégie de mondialisation des grands groupes. Et puis après, tout le monde se retrouve invité le soir à l’Elysée.

Quelles mesures concrètes alors ?

D’abord on constate que les prix des médicaments sont fixés à l’échelle nationale et même parfois régionale comme en Italie. C’est une grosse lacune de l’Union européenne. C’est l’Union qui devrait fixer un prix commun des médicaments pour éviter les détournements de marchés. C’est d’ailleurs à l’échelon européen que devrait être assurée la politique de sécurité sanitaire, l’approvisionnement et la qualité des médicaments. Mais il faudrait une forte volonté politique pour apporter à ce problème une réponse européenne cohérente.

Gérard Bapt, ancien député et membre du conseil d’administration de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), spécialiste des questions de santé.Recueilli par Daniel Hourquebie