« Je suis inconsolable, comme les victimes » :

au procès du Mediator, Irène Frachon remet ses patients « au cœur des débats »

La salle d’audience était comble, mercredi après-midi, pour écouter la lanceuse d’alerte, témoin le plus attendu des six mois de débats. Pendant son audition de près de sept heures, elle a tenu à laisser une place aux victimes malgré ses explications scientifiques.

Irène Frachon, au procès du Mediator au tribunal de Paris, le 23 septembre 2019.
Irène Frachon, au procès du Mediator au tribunal de Paris, le 23 septembre 2019. (BERTRAND GUAY / AFP)
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Violaine JaussentFrance Télévisions

Mis à jour le 17/10/2019 | 09:26
Depuis près de quatre heures, Irène Frachon parle. Face au tribunal correctionnel de Paris, où se déroule le procès du Mediator depuis le 23 septembre, elle s’évertue, mercredi 16 octobre, à expliquer, démontrer, retracer, contextualiser avec moult détails techniques. Mais le temps presse. Il faut conclure. « J’ai échappé de très peu à la tromperie de Servier. Cela a tenu à un fil », débite-t-elle à toute vitesse. La pneumologue du CHU de Brest (Finistère), qui a révélé au grand public ce scandale sanitaire, n’oublie pas de saluer les « victimes brestoises bâillonnées par Servier », en référence à leur silence en contrepartie d’une indemnisation versée par le laboratoire. Elle n’hésite pas non plus à se mettre au niveau de ses patients : « Je suis comme les victimes, à ce jour, je suis inconsolable. »

Des victimes qui ne pourront pas parler ici parce que Servier a acheté leur silence, en conditionnant les indemnisations à ce silence. J’espère que ce procès tardif sera utile pour protéger les patients face à la firme Servier.Irène Frachonà l’audience

Des applaudissements nourris retentissent du fond de la salle. « Non, non, on est dans une enceinte de justice, pas au spectacle. Sinon je ferai évacuer la salle », menace la présidente du tribunal. « Vous pouvez avoir de l’admiration pour madame Frachon, mais ça doit rester intérieur », ajoute-t-elle à l’attention des parties civiles. La plupart sont des victimes du Mediator qui estiment devoir leur seul salut à Irène Frachon. Car, depuis le début de l’affaire, le destin de la lanceuse d’alerte et celui des victimes de l’antidiabétique prescrit comme coupe-faim sont intimement liés. La pneumologue les appelle par leur prénom, parce qu’elle les connaît. Encore aujourd’hui, elle reçoit de nombreux appels, des courriels et parfois « des bouquets de fleurs ». C’est à eux qu’elle pense lorsqu’elle dépose à la barre. Sans oublier pour autant sa rigueur de scientifique.

« Décédée après six ans de Mediator »

Deux cœurs rouge sang ouverts : les photos investissent le grand écran blanc de la salle d’audience. « A gauche la photo d’un cœur normal, à droite la photo du cœur de Marie-Claude, décédée après six ans de Mediator », légende Irène Frachon. « Sur la première photo, la valve mitrale, c’est là où il y a le petit 1 », poursuit-elle. Puis la pneumologue pointe les différences entre chaque valve mitrale, cette charnière entre l’oreillette gauche et le ventricule gauche du cœur. Irène Frachon s’attarde sur le cœur de Marie-Claude. « La gangue fibreuse, monstrueuse, rendait son cœur totalement inefficace, souligne-t-elle. La valve mitrale est monstrueusement déformée, en large parachute. » De fait, même un œil non expert peut le constater.

Elle se plonge ensuite dans ses souvenirs, jusqu’en 2008. Au moment où elle descend au bloc opératoire et assiste aux opérations pour photographier les valves cardiaques. Recherches, collecte de dossiers, recoupements, échanges avec ses pairs… Irène Frachon liste des cas d’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP) et de valvulopathies chez des patients sous Mediator, avec d’autres médecins. « Je ne travaille jamais seule », précise-t-elle. Un article scientifique, rédigé à la fin 2008, est publié l’année suivante. Mais sa tâche est loin d’être terminée. « J’ai eu le sentiment d’être traquée, alors que je ne faisais que mon travail », explique-t-elle.

« Marie-Claude venait de mourir »

Début 2009, Irène Frachon se plonge dans un listing de valvulopathies signalées parmi les patients du CHU de Brest, référencés avec les mots « diabétiques obèses surpoids », et qui auraient pu être exposés au benfluorex, la molécule du Mediator. « C’est comme chercher une aiguille dans une meule de foin », concède-t-elle en alliant le geste à la parole, enveloppée à la barre dans une large veste marron. 

Je suis tombée de l’armoire. J’ai compris ce qui se passait. Je découvre à chaque fois les mêmes récits, des femmes qui s’étouffent, qui arrivent pour des œdèmes pulmonaires, de l’asthme cardiaque. Les œdèmes flashs, c’est comme une crue, la crue de la Seine, ça déborde, elles crachent de la mousse.Irène Frachonà l’audience

La voix d’Irène Frachon monte dans les aigus. Derrière ses explications scientifiques complexes, l’émotion du médecin humain resurgit. « Marie-Claude venait de mourir. » Elle parle aussi de Martine, une infirmière du service atteinte d’une valvulopathie, qui, de 2000 à 2007, était sous Mediator. Ou encore de Joëlle : « Si elle n’était pas morte, si elle n’avait pas eu cette HTAP, il n’y aurait pas eu d’affaire du Mediator. » 

Elle n’écarte pas non plus ses doutes. Mais ceux-ci font émerger sa ténacité. Ainsi, à la suite d’une note émise par une société de pharmacovigilance, elle se dit « complètement rassurée ». « Complètement, mais… » : la formule suffit à illustrer la détermination d’Irène Frachon dans cette affaire. Cette détermination, notamment, permettra le retrait de la vente du Mediator, le 30 novembre 2009. Son récit se poursuit jusqu’à ce point de non-retour. « J’ai préparé un fil conducteur car mon histoire dure longtemps », avait-elle prévenu au début de son propos. Mais les apartés se multiplient et l’audition s’étire. Irène Frachon demande elle-même une suspension d’audience.

« C’est un langage de vérité »

« C’est une femme d’engagement. Des gens exceptionnels, il n’y en a pas assez », confie à franceinfo Monique Marin, à la sortie de la salle d’audience. Cette victime du Mediator ne cache pas son admiration pour Irène Frachon. « C’est à la fois très technique, il faut arriver à suivre et il faut avoir envie de suivre. Mais c’est un langage de vérité. Elle appuie tout ce qu’elle dit sur des documents », résume cette femme de 74 ans qui a subi une opération à cœur ouvert au mois de janvier. « Regardez, je ne peux plus me mettre en décolleté. Je suis écœurée. Servier, je ne pourrai jamais pardonner. »

Juste derrière, Charles Joseph-Oudin, avocat de nombreuses parties civiles, abonde dans son sens. « Aujourd’hui, la parole du docteur Frachon, c’est aussi de remettre les victimes au milieu du débat. Elle nous parle des victimes. Elle nous parle de Marie-Claude, elle nous parle de Martine, de Céférina, et elle va continuer comme cela », estime-t-il.

Ce sont des victimes, des gens qui sont morts, qui se sont fait opérer. Il y a des douleurs, des souffrances, et ça, le docteur Frachon le remet sur la table et au milieu des débats.Charles Joseph-Oudin, avocatface aux journalistes

« C’est intérieur, mais je vous applaudis aussi », lui dit-il dans la salle d’audience. Les échanges avec les avocats de la défense sont plus âpres. Irène Frachon pense encore à ses patients. « Quand je vais mal, quand je pense à ce qu’elles subissent, je me dis : ‘au moins, il n’y a pas de nouvelles victimes depuis 2009′ », lâche-t-elle à la barre. Elle cite encore un autre cas, celui d’une femme morte d’une HTAP, qui avait pris du Mediator « pour pouvoir rentrer dans sa robe de mariée ». « Merci pour votre disponibilité », conclut la présidente du tribunal en fin de journée. Sylvie Daunis en profite pour rappeler que le procès se tient pendant six mois. Le témoignage crucial d’Irène Frachon, lui, aura duré un peu plus de six heures et demie.A LIRE AUSSI