Les mystères médicaux autour de l’affaire de la nouvelle formule du Levothyrox

Les mystères médicaux autour de l’affaire de la nouvelle formule du LevothyroxLes deux premières charges, à travers l’interview dans Libération et mon attitude au conseil d’administration, ne sont qu’un rendez-vous qui en appelle d’autres. Une manière de prendre date pour l’avenir, en attendant que les événements viennent rendre encore plus pressant ce besoin de transparence scientifique. L’année 2017 s’achève ainsi, sur cet augure renforcé par une annonce d’Agnès Buzyn début décembre. De nouvelles données de pharmacovigilance « seront présentées en janvier », fait savoir la ministre dans la matinale de BFMTV-RMC. Dans cette interview, elle tente aussi de déminer l’information rapportée par le nouvel hebdomadaire Ebdo (qui disparaîtra quelques semaines plus tard) selon laquelle « 14 décès de patients sous Levothyrox ont été enregistrés dans la banque nationale de données recensant les effets secondaires en France », dont « des morts fœtales survenues à un stade avancé de la grossesse

L’article, paru dans le « numéro zéro » d’Ebdo, fin novembre, est présenté de façon fallacieuse : le ton d’esclandre qu’il emploie laisse entendre que les autorités taisent un scandale. Or, corrélation n’est pas causalité. Rien n’indique que ces décès sont liés à la prise du médicament, et il est presque mathématique que, parmi le nombre très important de patients ayant fait un signalement, certaines personnes décèdent. Mais l’information, volontairement anxiogène, oblige l’ANSM a réagir. « Aucun lien n’est aujourd’hui établi », écrit l’Agence sur Twitter. Agnès Buzyn en remet une couche. « Quand quelqu’un prend douze médicaments, est insuffisant cardiaque, et entre autres prend du Levothyrox, le lien n’est pas évident à établir [avec un décès] à 86 ans. Or, la plupart des profils des personnes décédées sont des personnes très âgées et très malades. » Cette nervosité s’immisce cependant dans l’absence de réponse scientifique donnée par les autorités à cette crise – et montre que, sans éclaircissement, les suspicions les plus graves peuvent être portées.

Depuis deux mois, les alternatives à la nouvelle formule ont heureusement permis de faire baisser la tension. Si l’installation de ces médicaments en octobre a été heurtée, tant la demande était forte, un rythme de croisière a été trouvé. La L-Thyroxin Henning de Sanofi a été massivement importée d’Allemagne, avec une arrivée de 300 000 boîtes en octobre puis 400 000 en décembre, alors que 650 000 boîtes devaient être à nouveau acheminées début 2018. Le laboratoire a régularisé la situation du médicament en obtenant une autorisation de mise sur le marché (AMM) française (délivrée par l’ANSM) en janvier 2018 au motif qu’il souhaite une « mise à disposition pérenne » dans l’Hexagone – un moyen comme un autre de grignoter les parts de marché de son concurrent allemand Merck KGaA. 

À partir de décembre, une autre alternative est arrivée, avec le générique Thyrofix, du laboratoire Unipharma – qui annonce la mise à disposition de 688 000 boîtes. Enfin, la lévothyroxine en capsule molle Tcaps, produite par le laboratoire français Genevrier, sera homologuée par l’ANSM en février, portant à cinq le nombre d’alternatives à la nouvelle formule du Levothyrox – avec les gouttes pour enfants L-Thyroxine Serb et l’équivalent de l’ancienne formule acheminé par Merck KGaA, l’Euthyrox. Le laboratoire allemand avait importé 198 000 boîtes d’Euthyrox début octobre – celles qui avaient suscité la polémique sur leur répartition. Le groupe va accepter une seconde fois d’en acheminer pour décembre, à raison de 215 000 boîtes, tout en prévenant que c’est uniquement en quantité limitée. L’industriel semble craindre d’être condamné à faire plaisir aux pouvoirs publics en pérennisant ces livraisons d’ancienne formule. « Il faut être clair : c’est qu’on ne va pas éternellement réimporter », prévient le directeur général de la filiale pharmaceutique française de Merck KGaA, Thierry Hulot, lors d’un petit déjeuner avec des journalistes mi-décembre.

Que cela fasse plaisir à des laboratoires ou en chagrine d’autres, les plaintes de patients quant au manque d’alternatives se tarissent avec ces arrivées de médicaments, chacun semblant peu ou prou avoir trouvé la formule qui lui convient. C’est alors que les fêtes de fin d’année viennent arrêter, momentanément, le fil de l’actualité. 

Lorsque le deuxième rapport de pharmacovigilance est rendu public, le 30 janvier, l’affaire prend un nouveau tour : son contenu rend le mystère du nouveau Levothyrox encore plus épais. Tout d’abord, le nombre de signalements continue à augmenter, alors que le rapport ne porte que jusqu’au 30 novembre. 

À cette date, les centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV), chargés de recueillir ces données, en avaient enregistré 17 310, contre moins de 15 000 un mois et demi plus tôt, selon le précédent rapport d’octobre qui avait arrêté l’étude au 15 septembre. Ainsi, 90,4 % de ces signalements ont été déposés par des femmes âgées en moyenne de 55 ans. Ce nombre de cas permet certes d’affirmer que, rapporté aux 2,3 millions de personnes qui prennent la nouvelle formule, « le pourcentage de patients signalant des effets indésirables potentiellement en lien avec Levothyrox nouvelle formule peut donc être estimé à 0,75 % des patients exposés ». Mais nous savons que cette proportion est largement sous-évaluée pour les raisons que j’avais mentionnées précédemment et que tout le monde, au sein du système de santé, connaît : complexité du système de déclarations, mauvaise information des patients quant à l’existence de ce dispositif, sous-déclaration des professionnels de santé. Ce système est, en France, grippé par un retard culturel face aux pays anglo-saxons et scandinaves – fort heureusement, il commence à être simplifié grâce au numérique. Ce dernier élément est d’ailleurs utilisé par les auteurs du rapport pour expliquer que cet effet est minimisé :

La sous-notification des effets indésirables, souvent évoquée dans les enquêtes de pharmacovigilance comme une limite à l’interprétation des données, doit certainement être, pour cette enquête particulière, considérée comme moins importante que d’habitude, en partie grâce à la mise à disposition d’un outil de déclaration facilité via le portail de signalement du ministère. Les données analysées sont de fait certainement plus représentatives de ce qu’il se passe dans la population traitée par Levothyrox nouvelle formule.

Mais les preuves manquent à l’appui de cette affirmation, et il apparaît comme indéniable que, dans le cas du Levothyrox, cela donne un chiffre qui est à la fois très élevé et en même temps sous-évalué. Le fait de passer sous silence que ce chiffre est certainement inférieur à la réalité relève d’une certaine hypocrisie. L’ampleur de la crise est plus large que les chiffres officiels ne veulent le montrer. Mais ce chiffre, en étant le seul élément tangible, permet à l’ANSM comme au ministère de l’utiliser légitimement, même s’il ne représente pas la réalité. 

Ce chiffre de 17 310 déclarations d’effets indésirables – qui est certainement plus élevé à la date de parution du rapport – est d’autant plus facteur d’interrogations qu’il couvre une période en forme de zone grise. Entre le 15 septembre et le 30 novembre, ces signalements ont augmenté d’environ 2 500 (soit une évolution significative, autour de 15 %) alors qu’à compter du 2 octobre, des alternatives ont été mises en place et qu’il est connu qu’un certain nombre de malades sont allés se fournir en Levothyrox à l’étranger : la base choisie pour affirmer que 0,75 % des patients utilisant la nouvelle formule ne l’ont pas tolérée est-elle aussi large que mentionné ? « Le pic de signalement en septembre 2017 est confirmé par les données, alors qu’une diminution très importante du nombre de signalements s’est amorcée depuis octobre 2017, peut-être expliquée par la mise à disposition des alternatives thérapeutiques », souligne seulement l’enquête… 

Elle mentionne aussi, en parallèle de ces 17 310 signalements émanant des CRPV, ceux qui ont été réalisés auprès de Merck KGaA (et qui peuvent donc être en doublon) : ils concernent 14 721 patients pour 66 103 effets indésirables. Ces derniers concernaient majoritairement des « troubles généraux » (comme les fatigues, l’asthénie ou les malaises), devant les affections du système nerveux central (telles que les céphalées et migraines, les vertiges, les troubles de la mémoire et de l’attention) et des affections psychiatriques (insomnie, dépression, idées suicidaires, anxiété). 

Quant aux signalements remontés depuis les CRPV, le profil est semblable : d’abords liés à des troubles généraux (15,9 %), en particulier la fatigue, devant les affections du système nerveux central (en particulier les céphalées) et psychiatriques (majoritairement les insomnies) – des affections musculaires et gastriques sont aussi signalées. Autant de problèmes semblables à ceux déjà connus. L’enquête conclut donc, logiquement, que cela « confirme les constatations de la précédente enquête [celle d’octobre], à savoir un profil clinique d’effets indésirables rapportés avec Levothyrox nouvelle formule semblable à celui de Levothyrox ancienne formule, mais avec une fréquence de signalement totalement inattendue ». Les effets indésirables graves (339 entre le 15 septembre et le 30 novembre) ne montrent également pas de nouveauté. Quant aux quatorze décès, ils sont « insuffisamment documentés » pour quatre d’entre eux ; pour les autres, les enquêteurs soulignent qu’« on ne peut retenir ou exclure formellement Levothyrox nouvelle formule » – cinq décès ont aussi été identifiés après la période d’étude, entre le 1er décembre 2017 et le 9 janvier 2018, et « de nouveau, pour aucun de ces cas, on ne peut retenir ou exclure formellement » le médicament.

Au-delà de l’augmentation continue des cas, qui prouve que la crise est loin d’être réglée, c’est le nombre de malades ayant une TSH dans les normes qui est le principal enseignement de cette nouvelle enquête. Comme pour le précédent rapport de pharmacovigilance, un nombre restreint de cas a été conservé car, mieux documentés, ils permettaient d’en savoir plus. Sur les 1 745 cas retenus, ils étaient seulement 394 en hypothyroïdie et 179 en hyperthyroïdie contre… 1 172 avec une TSH normale ! La proportion est énorme : elle équivaut à deux tiers (67 % très exactement) de ce sousgroupe. Surtout – et c’est cela le plus troublant –, cette part est beaucoup plus importante qu’en octobre, où elle était de 44 %, alors que le sous-groupe était beaucoup plus faible, donc moins représentatif – il comptait 396 personnes. Cette nouvelle enquête apprend donc que non seulement une part importante de ceux qui souffrent de la nouvelle formule ont une TSH normale, mais qu’en plus cette part est vraisemblablement très majoritaire. Comment expliquer que ce médicament pollue la vie de malades alors qu’il régule normalement leur thyroïde ?

Extrait du livre de Claude Pigement, « Levothyrox : une scandaleuse négligence », publié aux éditions de L’Archipel

Avec Claude Pigement

Nous ne sommes pas dans une bulle. Le vide laissé par l’immobilisme au sommet devait forcément être comblé par d’autres. Il n’est pas étonnant que, face à l’attente déçue auprès des pouvoirs publics, les associations de patients se lancent elles-mêmes dans la recherche des réponses qu’on ne leur apporte pas. D’autant plus quand, à cette carence, s’ajoute le sentiment d’une opacité organisée et, donc, qu’il y a quelque chose à cacher. 

La première de toutes ces obscurités est en même temps la principale : pourquoi le Levothyrox a-t-il été modifié ? La version officielle avancée par l’ANSM paraît, au premier abord, tout à fait claire. Le Levothyrox, dont la première autorisation de mise sur le marché (AMM) remonte à 1980, était dispensé depuis trois décennies lorsque deux génériques sont arrivés sur le marché en 2009 – l’un d’entre eux était fabriqué par Ratiopharm, une branche du génériqueur israélien Teva, et l’autre par Biogaran, la filiale génériques du laboratoire Servier. Comme les règles le permettent, les pharmaciens étaient habilités à donner au patient l’un de ces deux génériques en lieu et place du Levothyrox de Merck KGaA (que l’on appelle dans ce cas le « médicament princeps »), sauf si l’ordonnance mentionnait expressément « non substituable ». Cette mention signifie que le médecin souhaite que le patient prenne uniquement le princeps ; le pharmacien ne peut donc, dans ce cas, lui donner le générique. 

À peine un an plus tard, en 2010, l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, ancêtre de l’ANSM) enregistre plusieurs dizaines de signalements de malades : ceux-ci ont subi un déséquilibre de leur thyroïde lorsqu’ils sont passés du Levothyrox à son générique. Autrement dit, la prise d’un médicament identique avec la même molécule (la lévothyroxine) et le même dosage entraînait chez des patients les problèmes de thyroïde que le Levothyrox résolvait. La raison tient au fait que le produit est à « marge thérapeutique étroite » (ou à « dose critique »), c’est-à-dire qu’une variation même microscopique de son principe actif peut perturber le malade. 

Quelques mois seulement après le lancement de ces génériques, l’ANSM décide donc de réagir. Elle diffuse d’abord une lettre aux professionnels de santé pour les inviter à une « surveillance » particulière lors d’une substitution du Levothyrox par son générique chez des patients à risque, comme ceux atteints d’un cancer thyroïdien, les femmes enceintes et les enfants. Peu après, durant l’été 2010, l’ANSM décide d’ajouter une mise en garde sur les génériques pour alerter sur les complications que peut entraîner la substitution. Cette alerte sonnera le glas des génériques, qui représentaient pourtant 20 à 25 % des parts du marché, selon mes informations. Les prescripteurs finiront par écrire « non substituable » sur toutes les ordonnances, afin d’éviter les problèmes. Teva met fin à la commercialisation de son générique en 2013 et son AMM a même été abrogée en 2015. Quant à Biogaran, il a fini par retirer les différents dosages du marché entre 2016 et le… 4 août 2017, une dizaine de jours avant que la crise éclate ! Dans les faits, la direction de Biogaran a par la suite expliqué à APMnews que les patients se sont détournés de sa copie dès 2014, moment où le laboratoire a souhaité le retirer du marché – mais a finalement accepté d’attendre à la demande de l’ANSM qui souhaitait conserver une alternative à cause de problèmes d’approvisionnement rencontrés par le Levothyrox en 2013. 

Pour toutes ces raisons, Merck KGaA s’était donc retrouvé depuis plusieurs années dans une situation de monopole, qui aggravera largement la crise lorsque celleci éclatera en août 2017. Ce monopole est certes « subi », comme il le fera valoir à maintes reprises, mais il lui a aussi permis durant cette période de vendre des quantités astronomiques de son médicament aux quelque 3 millions de patients français souffrant de problèmes de thyroïde.

L’épisode des génériques conduira l’ANSM à lancer en 2010, au moment où elle décide d’insérer des mises en garde sur la substitution, une enquête de pharmacovigilance. C’est cette enquête, menée par le centre régional de pharmacovigilance (CRPV) de Rennes, qui fait apparaître que les effets indésirables des génériques et du Levothyrox tiennent au fait que la teneur en lévothyroxine n’est pas stable dans le temps, et peut aussi différer entre deux lots du même produit. Sur la base de cette étude, l’ANSM a demandé au premier semestre 2012 aux fabricants de lévothyroxine, et essentiellement Merck KGaA, puisque les génériques périclitaient, de resserrer la marge acceptée pour la teneur en principe actif du médicament au moment de la libération des lots, une fois qu’ils ont été produits. 

Jusque-là, la teneur en principe actif pouvait être comprise entre 90 et 110 %. L’agence exige désormais que cette marge soit réduite à 95-105 % dans un délai de deux ans. Merck KGaA se plie à l’injonction et travaille donc à ce qui deviendra sa nouvelle formule : en plus de la requête de l’ANSM, l’industriel modifie aussi les excipients en remplaçant le lactose par du mannitol et de l’acide citrique. En 2015, le laboratoire allemand dépose sa demande pour faire modifier l’autorisation de mise sur le marché (AMM) en l’appuyant sur deux études de bioéquivalence, visant à prouver l’identité commune des deux compositions. Elles portaient sur la qualité pharmaceutique de la nouvelle formule ainsi que sur sa pharmacocinétique (qui étudie le devenir du médicament dans l’organisme). Leurs résultats ont fait l’objet d’une publication dans une revue scientifique.

L’ANSM a alors validé, sur cette base, l’AMM du Levothyrox nouvelle formule en 2016 ; celui-ci est ensuite arrivé sur le marché à partir de mars 2017.

Cette version officielle de l’histoire rend le déroulé des événements entièrement logique, presque inattaquable : un problème avait été identifié en 2010, il a légitimement conduit l’ANSM à demander une modification à l’industriel, qui s’est lui-même exécuté en créant une nouvelle formule de meilleure qualité. Malheureusement, une ombre gênante demeure : le rapport de pharmacovigilance qui a appuyé la demande de l’ANSM est toujours resté secret. L’Agence ne l’a jamais publié, ni communiqué aux associations, pour des raisons qui demeurent toujours mystérieuses. Contient-il des éléments qui ne rendaient pas si indispensable le changement de formule ? 

Le flou alimente logiquement la suspicion. Le Parisien va y ajouter une révélation troublante. Nous sommes le 30 janvier, le jour même de la parution du deuxième rapport de pharmacovigilance et à la veille de mon interview dans le quotidien. L’article dévoile un document confidentiel de l’Afssaps : le compte rendu d’une réunion du 27 mars 2012 qui résume les résultats de l’enquête de pharmacovigilance. Voici ce qu’on peut lire sur la copie de ce document publiée par Le Parisien :

Sur la période du 06.11.2009 au 30.06.2011, les manifestations compatibles avec un déséquilibre de la pathologie thyroïdienne représentent 64 % des déclarations et 18 cas ont été validés principalement des hypothyroïdies. L’évolution dans le temps des taux de notification montre l’existence très faible mais permanente de ce type de déclaration. Le taux de notification est estimé à 0,08 pour 100 000 mois-traitement. 

Sur la période du 01.07.2011 au 31.12.2011, 28 observations (36 % des déclarations) mentionnaient un effet indésirable évoquant un désordre thyroïdien, parmi lesquelles 5 cas d’hypothyroïdie validés. Le taux de notification est de 0,036 pour 100 000 mois-traitement sur le 2e semestre 2011. Le taux de notification global sur l’année 2011 est de 0,075 pour 100 000 mois-traitement et identique, voire en légère diminution, par rapport au premier rapport.

Lorsque je lis cet article du Parisien, je suis abasourdi : la demande de l’ANSM serait donc justifiée par… 23 cas en deux ans ! Il faut considérer qu’une sous-déclaration des effets indésirables a également pu minimiser le chiffre, mais cette possibilité ne change pas le constat : ces problèmes étaient très marginaux. Cette information gênante n’est d’ailleurs par démentie par l’Agence, qui répond au Parisien :

Si le nombre de cas est un outil, c’est bien un ensemble de données qui déclenchent des investigations plus poussées. […] Parfois, un seul cas suffit à détecter des anomalies. Pour le Levothyrox (ancienne formule), grâce aux signaux, des analyses en laboratoires ont été menées et ont démontré une diminution de la teneur en principe actif dans le temps pouvant causer des déséquilibres.

Cette révélation explique certainement la raison pour laquelle l’Agence s’est bien gardée de communiquer le rapport de pharmacovigilance. Je crois que c’est une erreur. Il valait mieux assumer en toute transparence que ces effets indésirables étaient marginaux, plutôt que d’entretenir une omerta malsaine dont tout le monde pâtit, l’ANSM la première. 

Il n’empêche que l’information, au-delà de son opacité, interroge : pourquoi avoir demandé une modification pour si peu de cas ? Mon collègue Alain-Michel Ceretti, interrogé ce jour-là dans Le Parisien, ne mâche pas ses mots. « Il est temps d’avoir les rapports complets. Pour l’instant, avec 23 cas, on semble loin du tsunami qui aurait justifié la décision brutale et mal accompagnée du changement de formule », s’insurge-t-il, tout en faisant à juste titre remarquer : « On parle de 23 cas d’effets indésirables validés sur deux ans, sachant qu’il y a 3 millions de personnes qui le prennent chaque année ! Il est urgent de savoir ce qu’espérait l’ANSM à ce moment-là : être en-dessous de 23 ? […] Aucun médicament prescrit sur de tels volumes ne peut faire moins. »

D’ubuesque, la situation devient dramatique avec la situation de monopole dont bénéficie Merck KGaA. Elle renforce la sensation des patients d’avoir été dupés et qu’on leur impose, à marche forcée, cette nouvelle formule. Cela rend nécessaire de laisser à leur disposition l’ancienne formule et les alternatives tant que le problème scientifique n’aura pas été élucidé par une étude. Le paradoxe est que, en matière d’études, l’ANSM a mis dès le 15 septembre 2017 sur son site l’intégralité des rapports de bioéquivalence de Merck KGaA qui ont appuyé sa nouvelle formule, soit un mois après le début de l’affaire. Cette transparence à géométrie variable ne peut que mieux souligner ce que l’Agence s’obstine à ne pas montrer… Pourquoi publier seulement ces documents et pas le rapport qui a justifié la demande de 2012, si ce dernier est incontestable ? 

La publication de ces études de bioéquivalence n’éteint d’ailleurs pas les critiques. La présidente de l’association Vivre sans thyroïde (VST), Beate Bartès, publiera une tribune dans Le Monde pour mettre en cause la portée de leurs résultats. Elle y explique que Merck KGaA a suivi une méthodologie recommandée par la Food and Drug Administration (FDA) américaine mais qui a été critiquée dès 2008 par la société savante Endocrine Society, laquelle a proposé une autre méthode, plus fiable : la bioéquivalence ne doit pas être démontrée sur des volontaires sains, mais sur des personnes ayant subi une ablation totale de la thyroïde.

L’hypothèse d’une étude de bioéquivalence problématique prendra du poids de façon inattendue un an et demi plus tard. Un biostatisticien de l’université de Toulouse et de l’Inra, Didier Condorcet, et un pharmacologue, Pierre-Louis Toutain, vont mener avec des collègues de l’Inserm et de l’université de Londres une réanalyse de cette étude et débusquer un nouvel élément. La bioéquivalence entre ancienne et nouvelle formule a bien été démontrée sur les 204 volontaires, mais seulement en moyenne : un focus sur les cas individuels démontre que seuls 32,8 % étaient dans les limites définies comme prouvant cette bioéquivalence. Autrement dit, il n’y avait pas de bioéquivalence pour les deux tiers de ces volontaires. C’est comme si deux classes avaient une moyenne en mathématiques de 15/20, mais que l’une avait des notes entre 14 et 16 et l’autre entre 11 et 19 : la moyenne est la même, mais la dispersion différente. Les chercheurs ajoutent que le mannitol pourrait aussi poser problème, car il est un « excipient considéré comme étant critique pour les médicaments qui ont une faible perméabilité comme la lévothyroxine ». 

Si cette réanalyse ne répond pas à l’énigme de l’origine des effets indésirables, elle ouvre cependant des pistes jusqu’ici ignorées. De son côté, Merck KGaA se réfugiera derrière le fait qu’il a utilisé une méthode approuvée par toutes les autorités sanitaires pour appuyer sa lecture de l’étude, tout en soulignant que l’analyse individuelle n’est, elle, pas conforme à ces exigences. Quant à Agnès Buzyn, elle expliquera que la réanalyse « confirme simplement que le Levothyrox est un médicament dit “à marge thérapeutique étroite” » et qu’elle ne remet pas en cause l’équivalence entre les deux formules.

L’équipe franco-britannique enfonce le clou quelques mois plus tard dans une nouvelle publication le 21 août 2019, toujours dans la revue Clinical Pharmacokinetics. Elle démontre qu’une étude de bioéquivalence moyenne avec un essai portant sur 204 sujets n’est pas fiable. Le laboratoire Merck KGaA a-t-il agi de manière délibérée ? Cette publication pose la question centrale du changement de règlementation européenne concernant les essais pour les médicaments à marge thérapeutique étroite comme le Levothyrox.

L’ANSM a pu faire valoir que les deux associations de patients, Vivre sans thyroïde (VST) et l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT), avaient été informées dès 2016 qu’un changement de formule allait intervenir. Mais toutes les obscurités leur ont, après coup, laissé penser qu’elles avaient été manipulées et que tout ne leur avait pas été dit. Plusieurs mois après le début de l’affaire, elles constatent que les autorités freinent pour éclairer ces zones d’ombre. Logiquement, elles vont combler le vide en faisant elles-mêmes, et avec les limites que cela implique, le travail des pouvoirs publics. 

La première incursion dans ces prérogatives sera de mettre en doute les chiffres officiels sur le nombre de malades qui se sont détournés de la nouvelle formule. Le 8 mars 2018, VST diffuse un communiqué de presse au titre choc : « Près de 1 million de Français ont arrêté de prendre la nouvelle formule du Levothyrox ! » L’association y explique qu’elle a compilé les données officielles de l’Assurance maladie et constaté que « les messages des autorités sanitaires sont bien loin de la réalité », car elle affirme qu’environ 1 million de personnes ont opté pour une alternative et qu’une « partie minoritaire » s’approvisionne à l’étranger. Ce chiffre est donc bien loin des 17 000 patients supportant mal la nouvelle formule mis en avant par la version officielle. Dès le lendemain, l’ANSM récuse le comptage et réduit le chiffre à 500 000 – ce que VST va immédiatement contester, en affirmant avoir été prudent dans son calcul. L’association dit même que trois pharmacies allemandes contactées pour un test ont, à elles seules, vendu 20 000 boîtes. 

Quoi qu’il en soit, cette bataille de chiffres illustre une fois de plus les ratés de la stratégie des autorités. Celles-ci, plutôt que de communiquer ces données en temps réel et faire montre de transparence, se laissent déborder par les associations, dont les révélations finissent par les obliger à bouger. Ainsi, quand jusque-là les pouvoirs publics s’arc-boutaient sur le chiffre de 17 000 effets indésirables pour minimiser la crise, le nombre gigantesque des patients ayant fui la nouvelle formule les oblige à avouer que cela concerne 500 000 personnes. Si l’ANSM spécifie que tous ceux allant vers des alternatives ne souffrent pas forcément d’effets indésirables, l’aveu tacite est là : il est désormais ridicule de croire que seulement 0,75 % des patients sont concernés par ces problèmes.

Les associations vont aller plus loin. L’ANSM et l’État refusant de répondre au mystère scientifique, elles vont finir par lancer leurs propres études. En mai, l’AFMT organise une conférence de presse pour annoncer une nouvelle tonitruante : la nouvelle formule contiendrait des nanoparticules ! C’est du moins la conclusion d’une expertise menée par un médecin mandaté par l’association, le Dr Jacques Guillet. Ce dernier a examiné deux échantillons de quelques dizaines de comprimés, l’un de l’ancienne formule et l’autre de la nouvelle. L’étude de leur composition a montré l’existence de nanoparticules (dont des alliages fer-chrome, chrome-nickel, fer-chrome-silicium et fer-chrome-aluminium) dans la nouvelle formule, contre seulement des débris d’acier pour l’ancienne formule. 

Merck KGaA et la direction générale de la Santé (DGS), la même qui ne fait rien pour qu’une étude scientifique se fasse, réagissent immédiatement. L’industriel dément formellement que des nanoparticules ou des débris d’acier puissent être présents dans son médicament et qualifie l’expertise de « contre-vérité ». Quant à la DGS, elle écrit dans un communiqué que « la présence de traces métalliques dans des produits de santé ne représente pas en soi un défaut qualité ni un risque pour la santé dans la mesure où les concentrations sont inférieures aux seuils de sécurité établis par la communauté scientifique au plan international pour les médicaments ». 

Un mois plus tard, l’AFMT revient à la charge. Elle a réalisé une nouvelle expertise qui a comparé par chromatographie la teneur en lévothyroxine d’une boîte de l’ancienne formule et de la nouvelle.

Extrait du livre de Claude Pigement, « Levothyrox : une scandaleuse négligence », publié aux éditions de L’Archipel

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