Au procès du Mediator, l’embarrassante note interne des laboratoires Servier en 1999

Par Henri Seckel


Alors qu’apparaissaient les premières alertes sérieuses, ce document envoyé aux cadres du groupe pharmaceutique fixait le discours officiel, rassurant et incomplet, qu’il fallait tenir au sujet du médicament.Parmi les milliers de pages que compte le dossier de l’affaire du Mediator, en voici deux qui pèsent lourd. Découvertes lors d’une perquisition dans les locaux du groupe Servier, elles fondent en partie les accusations de « tromperie sur les risques inhérents à l’utilisation du Mediator » et « homicide involontaire » auxquelles font face les laboratoires Servier, en tant que personne morale, et Jean-Philippe Seta, en tant que personne physique, depuis le 23 septembre.
C’est ce dernier, ancien numéro deux de Servier, qui a signé et envoyé à 22 cadres du groupe pharmaceutique, le 15 novembre 1999, les deux pages qui ont été projetées ces derniers jours sur l’écran géant de la salle 2.01 du tribunal correctionnel de Paris. En voici les premiers mots : « Ce texte doit constituer la seule réponse tant à l’oral qu’à l’écrit à toute question relative au métabolisme du Mediator. Tout ce qui est écrit dans ce texte de référence est important et doit être dit. Rien de ce qui n’y figure pas ne peut et ne doit être communiqué sans une validation préalable. » Le discours officiel du groupe au sujet de son médicament, en somme.
Ce « texte de référence », de brèves directives quant à la façon dont le Mediator devait être présenté, notamment auprès des médecins généralistes, a pour titre « Métabolisme du Mediator (différence vs fenfluramine) ». Objectif : expliquer à quel point le Mediator – mis sur le marché pour le traitement du diabète, mais souvent prescrit comme coupe-faim – n’a rien à voir avec les fenfluramines, ces médicaments coupe-faim (comme l’Isoméride et le Pondéral, commercialisés par Servier) retirés du marché en 1997 en raison de leur toxicité mortelle.
Ainsi lit-on à l’écran que « Mediator et les fenfluramines empruntent des voies métaboliques bien distinctes », qu’ils ont « des activités pharmacologiques radicalement différentes », que leurs « structures chimiques [sont] fondamentalement différentes ». Dernière phrase du texte : « En conclusion, Mediator se distingue radicalement des fenfluramines (…). »
« L’usage des adverbes est un peu excessif chez Servier »Jean-Philippe Seta était interrogé sur ce document jeudi 28 novembre. « Bien distinctes », « radicalement différentes », « fondamentalement différentes », énumère la présidente du tribunal, Sylvie Daunis. « L’usage des adverbes est toujours un peu excessif chez Servier », concède l’ancien numéro deux du groupe, qui se dit néanmoins d’accord sur le fond avec ces lignes écrites vingt ans plus tôt.
Pourtant, Mediator et fenfluramines (Pondéral et Isoméride) ne sont pas très (et encore moins « radicalement ») différents : leur parenté chimique est manifeste et, une fois ingérés, ils libèrent dans le corps la même dose d’une substance toxique, la norfenfluramine. Ce que la note se garde bien de préciser.
« N’était-il pas possible d’écrire que la concentration en norfenfluramine était identique dans le Mediator et les fenfluramines ? Cela aurait été plus transparent peut-être, non ? », demande la présidente, qui détaille les circonstances dans lesquelles cette note a été diffusée : en février et en juin 1999, un cas de valvulopathie et un cas d’hypertension artérielle pulmonaire ont été détectés chez des patients sous Mediator ; depuis 1995, ce médicament est sous enquête par les autorités sanitaires françaises ; la vaste étude internationale IPPHS achevée en 1995, largement médiatisée, a démontré la toxicité des fenfluramines, ce qui a mené à leur retrait. Or rien de tout cela ne figure dans la note du 15 novembre 1999.
Déviation d’usage« Auriez-vous pu écrire “à ce jour, le Mediator est en enquête, deux cas de maladie sont à l’étude, etc.”, afin que les médecins soient un peu plus vigilants ? », demande la présidente à un Jean-Philippe Seta embarrassé.
– Comment vous répondre… Aujourd’hui, cela paraît évident. Si j’essaie de m’abstraire du biais d’anachronisme…
– Mais vous auriez pu le faire, même avec les données de 1999 !
– Je pense qu’à ce moment-là, notre vision des choses était qu’il n’y avait pas de problème de sécurité sur ce médicament. Il n’y avait pas de signal assez significatif. »
Pour l’accusation, cette note du 15 novembre 1999 est une preuve de la volonté de tromperie des laboratoires Servier, et de leur tentative de verrouiller la communication autour de leur médicament dans une version trompeuse et rassurante, alors que les premiers clignotants s’étaient allumés. Pour Jean-Philipe Seta, l’objectif de cette note était simplement d’éviter toute « déviation d’usage », c’est-à-dire d’empêcher les médecins de prescrire du Mediator pour faire maigrir.
Emmanuel Canet n’a pas dit autre chose lorsqu’il a été interrogé à son tour, mardi 3 décembre. Pour le représentant des laboratoires Servier, cette fameuse note est « liée au mésusage » qui pouvait être fait du Mediator à l’époque. « Mais si cette note a pour but de parler du mésusage, pourquoi ne parle-t-elle pas du mésusage ?, demande la présidente. Le terme “mésusage” n’y est pas. Pourquoi parle-t-on essentiellement de la métabolisation ?
– Je ne peux pas vous répondre. Ça aurait peut-être été utile et judicieux de noter le contexte dans lequel cette note s’inscrivait, en effet.
– Est-ce que cette note n’entraîne pas une dissimulation aux usagers et aux médecins des points communs entre Mediator et fenfluramine ? La jugez-vous suffisamment informative ?
– Cette note a pour but d’insister sur les éléments de différenciation entre Mediator et fenfluramine, donc de ce point de vue-là, elle l’est. »
Le dialogue (de sourds) entre le tribunal et les représentants de Servier va désormais connaître une pause d’un mois et demi, jusqu’à fin janvier 2020 environ, pour laisser place aux dépositions, à la barre, de plusieurs dizaines de victimes du Mediator et de leur entourage.

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