Grève des médecins libéraux : « La réforme des retraites cristallise la colère, mais c’est le dernier coup porté à ces professions fragilisées »

INTERVIEW Ce lundi après-midi à Paris et en région, des médecins libéraux manifestent avec d’autres professions contre la réforme des retraites, Jérôme Marty, président de l’UFML explique pourquoi

Propos recueillis par Oihana Gabriel

Des manifestants ont répondu à l'appel à la grève de "SOS Retraites" collectif mêlant des médecins, infirmières, pilotes, avocats libéraux qui marchent lundi 3 février 2020 à Paris contre la réforme des retraites.
Des manifestants ont répondu à l’appel à la grève de « SOS Retraites » collectif mêlant des médecins, infirmières, pilotes, avocats libéraux qui marchent lundi 3 février 2020 à Paris contre la réforme des retraites. — AFP
  • Avant la grande manifestation du 6 février et de l’hôpital public, le 14 février, certains soignants libéraux défilent à Paris et en région ce lundi après-midi.
  • Ils disent haut et fort leur refus de la réforme des retraites à point qui mettrait fin à leur régime autonome.
  • Jérôme Marty, président de l’UFML, un des syndicats qui a appelé à la mobilisation, explique pourquoi les professions libérales se mobilisent maintenant.

Si vous déambulez dans Paris, vous croiserez certainement des blouses blanches en colère ce lundi après-midi (en particulier entre Bastille et Madeleine). Une nouvelle grève et manifestation des cheminots, enseignants, personnels hospitaliers ? Non, à partir de ce lundi 3 février, cinq syndicats de soignants libéraux appellent à faire une grève illimitée. Aux côtés d’infirmières, d’avocats, ces médecins et paramédicaux libéraux défilent pour dire non à la réforme des retraites, dont l’examen démarre ce jour en commission à l’Assemblée nationale. Ces professions libérales, au sein du collectif SOS Retraite, refusent d’être englobées dans le système universel à point. Jérôme Marty, président du syndicat UFML ( Union française de la médecine libre) et médecin généraliste, nous explique pourquoi.

L’UFML, mais également quatre autres syndicats de soignants libéraux appellent à lancer une grève ce lundi illimitée pourquoi ?

Cinq syndicats de soignants libéraux, mais aussi des syndicats de paramédicaux (infirmières, kinésithérapeutes…) appellent à faire grève et à manifester à Paris, Strasbourg, Lille, Marseille ce lundi après-midi. Mais le mouvement va au-delà [de ces professions] : des métiers du transport (notamment les pilotes) et du chiffre (commissaires au compte et experts-comptables) et du droit nous ont rejoints.

Pourquoi ?

L’histoire est simple. Nos professions ont été exclues en 1945 du régime général des retraites, donc on a créé nos régimes autonomes qui fonctionnent sur la solidarité professionnelle. Les professions libérales ont accepté de cotiser beaucoup plus pour mettre de l’argent en réserve. Le gouvernement nous explique maintenant que ces réserves vont servir à payer la transition. L’État entend donc réaliser le vol du siècle. Du côté de la caisse des médecins, on atteint 7,7 milliards d’euros et quand vous ajoutez toutes ces caisses c’est 140 milliards d’euros, ça intéresse clairement le gouvernement…

Autre problème, cette réforme prévoit un régime universel à points. Ce qui nous fait peur, c’est que la valeur du point sera déterminée par l’État. Donc les retraites vont servir de variable d’ajustement. Ce système, on le connaît. Parce que nos tarifs dépendent de l’Ondam (Objectif national de dépenses d’assurance maladie), une enveloppe contrainte, votée chaque année par le PLFSS. C’est pour cela que nos tarifs n’évoluent pas et qu’ils sont en inadéquation avec nos responsabilités.

Le gouvernement veut supprimer les 42 régimes spéciaux, c’est une bonne idée de mettre fin à cette usine à gaz. Sauf que nous, on n’est pas un régime spécial, mais un régime autonome. Cette indépendance, on y tient énormément. Aujourd’hui, nos caisses sont bénéficiaires. Si elles passent dans les mains de l’État qui a tellement bien géré qu’on se retrouve avec un hôpital qui s’effondre et des déserts médicaux partout, il y a de quoi craindre le pire…

Quels sont les risques selon vous si cette réforme passe ?

Nous avons étudié avec l’économiste Frédéric Bizard cette réforme et selon notre projection, en 2050, ceux qui seront dans le nouveau régime auront des pensions de retraite inférieures de 30 %. Sachant qu’aujourd’hui en moyenne un généraliste libéral retraité touche autour de 2.500 euros par mois. Ce qui risque d’accentuer la baisse d’attractivité de la profession. Et donc les déserts médicaux vont s’étendre davantage. Le gouvernement joue avec le feu.

Est-ce que vous avez une idée du nombre de grévistes ?

On a des retours qui montrent que ça prend. Dès janvier 2019, nous avions alerté sur cette question. La profession a pris énormément de retard. Aujourd’hui, elle se réveille. On ne vous parle plus que de cette réforme.

Quelle forme cette grève va-t-elle prendre, est-ce que vous travaillez tout de même ?

Ce lundi, il y a des cabinets et des blocs fermés. Et ce n’est que le début. Il va y avoir d’autres actions. On pourrait faire une grève administrative de télétransmission. Jusqu’ici, le gouvernement n’écoute rien. Jean-Paul Delevoye rencontrait les syndicats de médecins avec un Power Point et sans négociation.

Cela fait deux mois que certains enseignants, cheminots, soignants, font grève et manifestent contre cette réforme des retraites, pourquoi cette mobilisation maintenant ?

On a bloqué cette date depuis juillet. Pour ne pas trop peser sur les patients. Si vous voulez que les chirurgiens participent à ce mouvement, il faut s’organiser en amont car ils prévoient leurs opérations six mois avant. Après, les Agences régionales de santé (ARS) peuvent réquisitionner les soignants libéraux. Mais pour l’instant, je n’ai pas d’information en ce sens.

Est-ce que vous pensez qu’il peut y avoir une convergence des luttes, d’abord entre l’hôpital public et les soignants libéraux et plus largement contre cette réforme des retraites ?

Tout à fait. J’ai publié un texte ce week-end baptisé « J’étais venu vous soigner » et j’ai vu des commentaires sur Twitter d’enseignants, j’en rencontre aussi, qui me disent qu’on retrouve les mêmes problématiques en santé et dans l’éducation. Le malaise est global, à cause de la mainmise de l’administration, de l’épuisement professionnel, de la perte de sens de nos métiers, du manque de moyens… La réforme des retraites cristallise la colère, mais c’est le dernier coup porté à des professions fragilisées. Quant à l’hôpital public, à chaque manifestation, on les soutient.

Pour la prochaine, le 14 février, ce sera pareil. Je n’imagine pas exercer sans paramédicaux ou sans hôpitaux. On est tous liés, privé et public.