Lévothyrox : trois ans après la crise, le mystère reste entier

Le nombre de déclarations d’effets indésirables graves, qui
avait explosé lors du changement de formulation, affiche une

baisse de 90 % selon les autorités sanitaires.

Cécile Thibert

4 min

MÉDICAMENT Bientôt trois ans après l’explosion de la « crise » du
Lévothyrox, le médicament pris quotidiennement par quelque 2,6 millions
de Français pour traiter la défaillance de leur thyroïde ne fait plus guère
parler de lui. Après la tempête, lors de laquelle un nombre inédit d’effets
indésirables avait été signalé, le calme serait-il enfin revenu ?
C’est ce que semble indiquer le dernier rapport de l’Agence de sécurité du
médicament (ANSM). Resté assez confidentiel depuis sa publication le
28 janvier, le document fait état d’une diminution de 90 % des notifications
des cas graves sur la période allant d’avril 2018 à août 2019 par rapport à
la précédente enquête. Cette baisse est « particulièrement nette » au

premier semestre 2019, avec moins de 10 cas par mois. « On tend à
revenir progressivement vers le nombre habituel de notifications », confirme
le Dr Thierry Vial, directeur du centre régional de pharmacovigilance de
Lyon, qui a piloté le dernier rapport de l’ANSM.
Parmi les 168 cas graves enregistrés entre avril 2018 et août 2019 figurent
15 décès, dont 4 par suicide. « Pour 13 de ces cas, les données sont trop
peu informatives pour évaluer le rôle du Lévothyrox ou ne sont pas en
faveur de son implication en raison d’une autre cause plus probable ou
d’une survenue à distance de l’arrêt du traitement », renseigne le rapport.
Quant aux deux derniers cas, « ce sont des suicides pour lesquels la
responsabilité du Lévothyrox peut être discutée ».
Rappel des faits. En mars 2017, le laboratoire pharmaceutique allemand
Merck met sur le marché une nouvelle version du Lévothyrox, suite à une
demande de l’ANSM de 2012 qui s’inscrivait dans la droite ligne de ce
qu’avait fait son homologue américain. La Food and Drug Administration
(FDA) s’était en effet aperçue que le principe actif du médicament –
 l’hormone thyroïdienne lévothyroxine – s’altérait au contact des excipients.
Des analyses avaient ainsi montré qu’au contact du lactose, près du tiers
de la quantité de principe actif disparaissait au bout de six mois.
Le lactose est donc remplacé par du mannitol, afin d’améliorer la stabilité
du médicament. Une note d’information est publiée dans le mois qui
précède ce changement sur le site de l’agence, et un courrier électronique
envoyé aux médecins et aux pharmaciens. « Un certain nombre d’entre eux
n’ont pas vu qu’il y avait ce changement et les patients n’ont pas été bien
informés. Ce qui a, à juste titre, créé du ressentiment », souligne le
Pr Patrice Rodien, ancien président de la Société française
d’endocrinologie, impliqué dans le comité de suivi du dossier avec les
autorités sanitaires. Certains patients passent donc sans le savoir de
l’ancienne à la nouvelle formule.
Trois mois plus tard, le système de surveillance des médicaments
s’emballe. Fatigue, vertiges, maux de tête, douleurs musculaires, perte de
cheveux, idées suicidaires… « Dès le mois d’avril, nous avons croulé sous
les messages. Tous les jours, des personnes en pleurs m’appelaient. Nous
étions complètement démunis », se souvient Béate Bartès, présidente de
l’association Vivre sans thyroïde. L’Agence du médicament avait toutefois
pris le soin d’ouvrir une enquête de surveillance dès le lancement de la
nouvelle formule. Entre mars et novembre 2017, 17 300 cas sont signalés,
ce qui représente 0,75 % de l’ensemble des patients sous Lévothyrox. « Et

entre le début de la crise et fin 2019, il y a eu 34 000 déclarations aux
centres de pharmacovigilance », ajoute le Dr Thierry Vial.
Les différents types d’effets indésirables déclarés n’ont pas surpris les
médecins : ils s’étaient déjà manifestés chez des patients sous ancienne
formule. « Nous avons toujours eu des patients pour lesquels l’équilibre
thyroïdien était difficile à atteindre, confirme le Pr Rodien. Mais nous
n’avions jamais vu une telle vague d’effets indésirables. » L’ouverture, au
même moment, du portail de déclarations d’effets indésirables des
médicaments auquel les patients ont directement accès n’y est sans doute
pas étrangère. « L’une des grosses erreurs a été de procéder à ce
changement alors qu’il n’y avait pas d’alternative, estime Béate Bartès.
Merck avait le monopole : 99 %   des patients étaient sous Lévothyrox. »
Pris dans la tempête, le ministère de la Santé avait alors accéléré la mise à
disposition de cinq autres spécialités à base de lévothyroxine. Mais il s’est
avéré qu’elles n’étaient pas tout à fait exemptes d’effets indésirables non
plus. D’après le dernier rapport de l’ANSM, ces médicaments ont fait l’objet
de 19 déclarations entre avril 2018 et août 2019.
Si la crise semble appartenir au passé, elle reste encore bien mystérieuse.
Présence d’impuretés, problème de fabrication, de qualité, inquiétude
provoquée et entretenue par les médias… De nombreuses explications ont
été tour à tour avancées, le plus souvent par les associations de patients,
soucieuses de comprendre la situation. « Comme la plupart des
symptômes thyroïdiens sont difficilement mesurables et que les personnes
concernées étaient majoritairement des femmes d’un certain âge, certains
ont mis ça sur le compte de la ménopause ou d’une déprime passagère »,
rapporte Béate Bartès, qui garde un souvenir amer de ceux qu’elle appelle
les « Pr Nocebo ». « Certains médecins assez médiatisés ont dit et répété
que la crise était due à sa médiatisation. Mais je connais des gens qui ont
eu des symptômes très invalidants alors qu’ils ne savaient pas encore que
le médicament avait changé ! affirme-t-elle. Il y a probablement eu un petit
effet nocebo, mais ça n’explique pas tout. »
Pour répondre aux accusations, plusieurs analyses ont été menées par
l’Agence du médicament et toutes ont confirmé la qualité des comprimés.
« Les informations répétées mettant en cause la qualité de la nouvelle
formule du Lévothyrox sont donc infondées », avait-elle même déclaré en
juillet 2018. « Il y a d’un côté ceux qui pensent qu’il s’agit d’un problème de
toxicité, de l’autre ceux qui estiment qu’il s’agit d’un effet nocebo lié à
l’emballement médiatique, analyse le Pr Patrice Rodien. Mais il faut sortir
de cette opposition car aucune de ces hypothèses n’est prouvée de façon
scientifique. À ce jour, nous n’avons pas d’explication rationnelle. »

Cette crise est d’autant plus mystérieuse que, dans les autres pays, le
basculement de l’ancienne à la nouvelle formule s’est bien passé. « La
nouvelle formule est disponible en Allemagne, en Belgique et en Suisse
depuis plusieurs mois. Nous n’avons pas eu de remontée particulière de la
part de nos confrères européens », assure le Dr Thierry Vial.
Désormais, les autorités sanitaires préparent la disparition définitive de
l’euthyrox (l’ancienne formule importée d’Allemagne), prévue en septembre
prochain. « Il y a actuellement environ 150 000 personnes sous cette
alternative qui vont devoir l’arrêter. On peut s’attendre à un rebond de
notifications à ce moment-là. Cette affaire n’est pas close, elle est
simplement stabilisée pour le moment », conclut le Dr Vial.

« On ne leur dira pas tout le bien que l’on en pense. Demandez aux malades :Et si on remet l’ancienne formule est ce que vous la reprendriez? » AFMT