La vente en ligne sort du cadre

Face au projet d’assouplissement du cadre législatif de la vente en ligne, l’ensemble de la profession fait bloc.

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C’est un non franc et mas­sif qui s’est élevé au sein des dif­fé­rentes ins­tances de la pro­fes­sion phar­ma­ceu­tique à la lec­ture de l’ar­ticle 34 du pro­jet de loi d’ac­cé­lé­ra­tion et de sim­pli­fi­ca­tion de l’ac­tion pu­blique (Asap). Pré­senté le 5 fé­vrier en conseil des mi­nistres et aus­si­tôt dé­posé au Par­le­ment pour exa­men, le texte pré­voit plu­sieurs as­sou­plis­se­ments au cadre de la vente en ligne de mé­di­ca­ments sans or­don­nance qui ont fait bon­dir à l’unis­son les syn­di­cats, l’Ordre, l’Aca­dé­mie de phar­ma­cie, les étu­diants et les grou­pe­ments. Il y est ainsi prévu plu­sieurs dis­po­si­tions ayant pour ob­jec­tif d’ac­cé­lé­rer la crois­sance d’un mar­ché qui reste en­core confi­den­tiel en France. Parmi elles, on compte la fin de l’au­to­ri­sa­tion préa­lable de l’agence ré­gio­nale de santé (ARS) pour l’ou­ver­ture d’un site de e-com­merce phar­ma­ceu­tique, la pos­si­bi­lité don­née à plu­sieurs of­fi­cines de mu­tua­li­ser leurs moyens sur une seule et même plate-forme de vente en ligne, l’au­to­ri­sa­tion d’uti­li­ser des en­tre­pôts dé­por­tés du lo­cal de l’of­fi­cine dé­ten­trice du site de vente ou en­core la dé­cor­ré­la­tion du nombre de phar­ma­ciens di­plô­més pré­sents dans l’of­fi­cine du chiffre d’af­faires.

Ordre et Aca­dé­mie n’en veulent pas

Aus­si­tôt sorti de Ma­ti­gnon pour se di­ri­ger vers les deux As­sem­blées, le pro­jet de loi Asap a fait l’ob­jet d’un feu nourri de la part de ses ad­ver­saires. Dans un com­mu­ni­qué dif­fusé le 5 fé­vrier et in­ti­tulé « Non à l’ubé­ri­sa­tion de la phar­ma­cie ! », l’As­so­cia­tion na­tio­nale des étu­diants en phar­ma­cie de France (Anepf) af­firme ainsi qu’elle n’est pas contre la mu­tua­li­sa­tion des sites in­ter­net mais « fer­me­ment op­po­sée aux plates-formes en ligne qui, sans ca­drage, se­raient dé­lé­tères pour la pro­fes­sion et la santé pu­blique ». Par ailleurs, elle es­time que l’ar­ticle 34 « me­nace la dy­na­mique ac­tuelle de santé pu­blique dans la­quelle le phar­ma­cien est un ac­teur cen­tral ». Deux jours plus tard, c’était au tour de l’Ordre des phar­ma­ciens et de l’Aca­dé­mie na­tio­nale de phar­ma­cie de mon­ter au cré­neau. Tout en af­fir­mant qu’il « n’est pas op­posé à la vente en ligne de mé­di­ca­ments dans les condi­tions ac­tuelles », le pre­mier s’in­quiète tou­te­fois de « l’in­tro­duc­tion dans le Code de la santé pu­blique de la no­tion de plate-forme et de lo­cal dé­porté ». Pour sa pré­si­dente, Ca­rine Wolf-Thal, « alors que la po­pu­la­tion sou­haite plus de lien di­rect avec les pro­fes­sion­nels de santé de pre­mier re­cours et de conseil per­son­na­lisé, ce pro­jet de loi ne ré­pond pas à leurs at­tentes ». Évo­quant des risques pour la sé­cu­rité des pa­tients et le maillage of­fi­ci­nal, l’ins­tance de­mande le « re­trait de la me­sure et sou­haite une concer­ta­tion entre les pou­voirs pu­blics et l’en­semble de la pro­fes­sion »
Du côté de l’Aca­dé­mie na­tio­nale de phar­ma­cie, c’est l’« in­quié­tude » qui do­mine à la lec­ture de ce pro­jet de loi. Pour elle, il est ainsi « in­dis­pen­sable de conser­ver l’au­to­ri­sa­tion d’obli­ga­tion préa­lable par les agences ré­gio­nales de santé pour la créa­tion d’un site in­ter­net de com­merce élec­tro­nique de mé­di­ca­ments », tout comme « il faut évi­ter toute au­to­ri­sa­tion de lo­cal dé­porté, qui consti­tue une porte ou­verte à la créa­tion de grandes plates-formes ». En conclu­sion et « au re­gard des in­con­vé­nients ma­jeurs qu’ap­porte ce texte sur le plan de la santé pu­blique », l’ins­ti­tu­tion « ne voit pas quelles pour­raient être les consé­quences bé­né­fiques pour les pa­tients » et consi­dère que « le seul in­té­rêt pa­raît n’être que com­mer­cial ».

Me­nace pour la phar­ma­cie de proxi­mité

À l’ins­tar de tous les autres re­pré­sen­tants de la pro­fes­sion, la chambre syn­di­cale des grou­pe­ments et en­seignes de phar­ma­cies, Fe­dergy, a pointé du doigt un « an­ta­go­nisme phi­lan­thro­pique » qui se ma­té­ria­lise par une vo­lonté de li­bé­ra­li­ser la vente de mé­di­ca­ments sur In­ter­net alors que, dans le même temps, on re­place le pa­ra­cé­ta­mol et l’ibu­pro­fène der­rière le comp­toir des of­fi­cines pour des ques­tions de sé­cu­rité. Dans ce contexte, le pré­sident de Fe­dergy, Alain Grol­laud, a donc de­mandé un « re­trait pur et simple de l’ar­ticle 34 de la loi ». Consi­dé­rant, au vu des der­niers son­dages et enquêtes que « la vente en ligne de mé­di­ca­ments n’est pas une pré­oc­cu­pa­tion des Fran­çais », le grou­pe­ment Phar­ma­cie Ré­fé­rence groupe (PHR) es­time, par la voix de son pré­sident Lu­cien Ben­na­tan, que « c’est pu­re­ment dé­rai­son­nable de vou­loir avan­cer à marche for­cée vers une pra­tique mal en­ca­drée qui en­cou­rage les Fran­çais à consom­mer des mé­di­ca­ments »
Bien en­tendu, les syn­di­cats ne sont pas res­tés muets et ont éga­le­ment vi­ve­ment ré­agi à ce qu’ils consi­dèrent comme une grave me­nace pour le mo­no­pole phar­ma­ceu­tique et le ré­seau. Re­gret­tant « une mé­thode de tra­vail déses­pé­rante » de la part du gou­ver­ne­ment, Phi­lippe Bes­set, le pré­sident de la FSPF, juge que ce texte au­quel il s’op­pose ne fera que « dé­sta­bi­li­ser le ré­seau » et « per­met­tra, à terme, l’en­trée d’ac­teurs non phar­ma­ciens dans le cir­cuit de dis­tri­bu­tion du mé­di­ca­ment ». Après que Ma­ti­gnon lui a confirmé que ce dos­sier, ini­tia­le­ment porté par Bercy, re­vien­drait in fine au mi­nis­tère de la Santé, Phi­lippe Bes­set ren­con­trera le ca­bi­net d’Agnès Bu­zyn la se­maine du 17 fé­vrier et sera au­di­tionné par la com­mis­sion spé­ciale char­gée de l’exa­men du pro­jet de loi au Sé­nat pour ex­pri­mer l’op­po­si­tion de la pro­fes­sion aux plates-formes et sa vo­lonté d’une ré­écri­ture du pro­jet. 

Par Benoît Thelliez