Coronavirus : la pandémie révèle les tares des Big Pharma

Pour booster leurs marges, les labos ont largement délocalisé en Asie. Au risque de dangereuses ruptures d’approvisionnement.

16 avril 2020 Épisode n° 6

Les épisodes

Texte Aurore Gorius

Compiègne, dans l’Oise, l’un des foyers français de l’épidémie de coronavirus, l’usine Sanofi ne chôme pas. Depuis la mi-mars, les cadences se sont accélérées pour produire deux fois plus de Doliprane : la demande de cet antidouleur à base de paracétamol a bondi de 150 % depuis que le ministre de la Santé Olivier Véran a déconseillé l’ibuprofène en cas de symptômes du Covid-19. Ce ne sera qu’une goutte d’eau dans les gains que le premier groupe pharmaceutique européen, comme beaucoup de ses concurrents, devrait réaliser dans le contexte de la pandémie mondiale. Les laboratoires y voient l’opportunité de restaurer leur image, passablement écornée ces dernières années. Tous affichent leurs efforts de recherche pour trouver traitements et vaccin (lire l’épisode 9 de la série En quarantaine) : le Français Sanofi et le britannique GlaxoSmithKline ont ainsi annoncé ce mardi une « collaboration sans précédent » pour élaborer un vaccin, dont les essais cliniques pourraient commencer à l’automne prochain. 

Les profits devraient aussi être sonnants et trébuchants. Selon nos informations, Sanofi Pasteur, la branche consacrée aux vaccins (15 % des activités du groupe), enregistre une forte hausse de ses commandes – de nombreux pays tentent de se prémunir contre d’autres épidémies qui se grefferaient sur celle du coronavirus. Le ralentissement de l’activité n’est pas à l’ordre du jour : l’ensemble des lignes de production du laboratoire fonctionnent à plein, pour tous les types de médicaments, même ceux sans liens avec la pandémie. « Le message de la direction aux salariés est très clair : tout le monde sur le pont. Le leitmotiv est : “Nous allons sauver la planète”. La demande de médicaments étant forte, l’objectif est aussi de tenter de gagner un maximum de parts de marché », selon Thierry Bodin, coordonnateur de la CGT Sanofi. 

Mais le fruit des efforts des salariés n’est pas récompensé à la hauteur de leurs attentes. Une prime de 15 % du salaire, versée fin avril, a été annoncée par la direction pour ceux qui sont présents physiquement sur les sites de production. Ceux qui télétravaillent toucheront, eux, 100 euros de plus sur leur fiche de paye. « C’est vécu comme du mépris, explique Pascal Lopez, délégué syndical central Force ouvrière. Faites le calcul : 15 % d’un salaire moyen autour de 2 000 euros, ça donne 300 euros de prime, loin des 1 000 euros évoqués par Emmanuel Macron ! Et au départ, rien n’était prévu pour les salariés en télétravail. Il a fallu se battre pour obtenir, au final, des miettes. » Juxtaposition des chiffres et concomitance du calendrier produisent une sensation assez vertigineuse : le 28 avril prochain, le laboratoire s’apprête à valider le versement de près de 4 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires lors de son assemblée générale, qui se tiendra à huis clos. Depuis plusieurs années, Sanofi est le groupe français qui verse le plus de dividendes, juste après Total (13 milliards d’euros cette année). 

80 % des principes actifs des médicaments européens sont fabriqués hors de l’UE, principalement en Chine et en Inde

La redistribution de la valeur vers les salariés n’est pas une priorité des Big Pharma, qui combinent profits considérables, réduction drastique des effectifs et marges records (lire l’épisode 1, « Big Pharma, influence sur ordonnance »). Pour atteindre de tels niveaux, les laboratoires ont aussi massivement délocalisé leur production, là où la main-d’œuvre est moins chère, principalement en Chine et en Inde. Selon l’Agence européenne du médicament, 80 % des principes actifs des médicaments européens sont fabriqués en dehors des frontières de l’Union. Une forte dépendance s’est instaurée à l’égard de l’Asie, qui a engendré des pénuries de médicaments à répétition ces dernières années : en 2017, l’Agence du médicament a enregistré des ruptures ou des risques de rupture sur 537 médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, contre 400 entre 2014 et 2016. En ces temps de pandémie, cette situation fait peser un risque très élevé sur l’approvisionnement : la Chine et l’Inde ont tour à tour gelé certaines de leurs exportations de médicaments afin de les conserver sur leurs sols.

À l’hôpital, en temps normal, 62 % des ruptures « concernent les antibiotiques, l’oncologie et l’anesthésie-réanimation », selon les chiffres de l’Académie nationale de pharmacie cités dans un rapport sénatorial bouclé en septembre 2018. Avec la saturation des services de réanimation dans de nombreux pays, les curares, anesthésiants (hypnovel, propofol…) et antibiotiques sont devenus des produits en tension dans les régions les plus touchées par l’épidémie. Au point que, le 27 mars dernier, la direction de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a recommandé de « rationaliser » l’utilisation des produits anesthésiques, en diminuant par exemple de 20 % la quantité de produits administrée par patient… « Beaucoup d’hôpitaux n’ont que quelques jours de stocks alors que ces médicaments ont des fonctions essentielles, comme celle d’éviter des étouffements à cause de la douleur ou de permettre des fins de vie dignes », s’inquiète encore Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament. Dans une tribune publiée le 13 avril dans Le Monde, un collectif de soignants d’Île-de-France alertent : « Sans ces médicaments, nous ne pourrons plus soigner alors que nous avons déjà adapté nos pratiques pour limiter la consommation de ces molécules en tension. Les curares, indispensables pour l’anesthésie lors de nombreuses interventions chirurgicales, le sont aussi pour les ventilations assistées des malades les plus gravement atteints par le Covid-19. La carence de cette classe de médicaments serait une véritable catastrophe. » Ils appellent à un plan d’action coordonné au niveau européen pour garantir l’approvisionnement.

Les hôpitaux peuvent désormais puiser dans les médicaments à usage vétérinaire, mais l’État se refuse à réquisitionner des lignes de production

Mais industriels et puissance publique traînent des pieds pour mettre en œuvre les solutions à un problème récurrent, devenu particulièrement aigu. Plusieurs organisations, dont Aides, Act Up-Paris, le collectif Inter-Hôpitaux ou l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, appellent à la réquisition de lignes de production, pour répondre aux besoins les plus urgents. Afin d’obliger le gouvernement à agir, elles ont déposé un recours devant le Conseil d’État, qui a été rejeté le 2 avril. L’État se refuse à réquisitionner jusqu’ici, alors que l’urgence est bien là : un décret a été publié le 3 avril, qui prévoit la possibilité pour les hôpitaux de puiser dans les médicaments à usage vétérinaire en cas de difficultés d’approvisionnement. À plus long terme, l’autre solution face aux pénuries réside dans la relocalisation de l’outil de production en France et en Europe. L’Académie nationale de pharmacie appelle régulièrement à un tel mouvement depuis 2011 et alertait au début du mois de février déjà sur les risques liés à l’épidémie de coronavirus. Le LEEM (Les entreprises du médicament), tête de pont du

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