Coronavirus : la mortalité en réanimation beaucoup plus forte qu’annoncée en France


Le taux serait de 30 % à 40 %, selon les données du Réseau européen de recherche en
ventilation artificielle, soit beaucoup plus que les 10 % évoqués par le gouvernement le
17 avril.
Par Rémi Dupré et Stéphane Mandard Publié le 27 avril 2020 à 06h08 – Mis à jour le 27 avril
2020 à 14h07
Quel est le taux de mortalité des patients malades du Covid-19 en réanimation ? Selon le
ministère de la santé, il serait de 10 %. Ce chiffre a été annoncé par Jérôme Salomon, le
directeur général de la santé, lors de sa conférence de presse du 17 avril. Selon les
informations du Monde, il est largement sous-estimé. Aujourd’hui, il serait en effet de l’ordre
de 30 % à 40 %. Dimanche 26 avril, 4 682 patients atteints du Covid-19 étaient en
réanimation.
Cette estimation est établie à partir des données compilées par le Réseau européen de
recherche en ventilation artificielle (REVA), dans une étude dont Le Monde a pris
connaissance des premiers résultats. Créé en 2009, lors de la grippe H1N1, le REVA constitue
de fait le registre national des formes graves en réanimation en France. Avec la pandémie due
au coronavirus, le réseau est passé de 70 à environ 200 centres de réanimation.
Quotidiennement, chaque centre renseigne un registre informatique avec des informations sur
le parcours de soins des patients atteints du Covid-19 en réanimation (décès, transferts,
sorties…).
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A partir de 4 000 malades, un groupe d’un peu plus de 1 000 patients a ainsi pu être constitué
et suivi pendant vingt-huit jours : il s’agit de personnes entrées en service de réanimation
avant le 28 mars, et dont le parcours a été suivi jusqu’au 25 avril. Inédite par son envergure et
sa durée (des médecins chinois avaient suivi une centaine de patients), cette étude doit être
soumise dans les prochains jours à une grande revue médicale internationale pour une
publication attendue en mai.
« Un chiffre énorme »
« Nous nous dirigeons vers une mortalité qui sera très vraisemblablement entre 30 %
et 40 %. C’est un chiffre énorme », commente Matthieu Schmidt, médecin réanimateur à la
Pitié-Salpétrière, à Paris, et coordinateur du REVA. Le médecin est en train de finaliser
l’étude. « Il y a encore des données à analyser en provenance de certains centres pour affiner
ce chiffre, mais on sera sur cette tendance, représentative de l’ensemble des réanimations de
France », précise le docteur Schmidt. Il ne s’attendait pas à avoir des chiffres aussi élevés
lorsqu’il a lancé l’étude : « On n’a jamais vu de tels taux de mortalité. Avec le H1N1, même
avec les formes les plus graves, on était à 25 %. »

Cette mortalité élevée traduit-elle les limites de capacités des services de réanimation
français ? « Je ne crois pas. Nous avons certes frôlé la catastrophe, mais nous n’avons pas
connu la situation de nos homologues italiens qui devaient intuber dans les couloirs », estime
Matthieu Schmidt. Pour le coordinateur du Réseau européen de recherche en ventilation
artificielle, l’explication tient à la gravité et au caractère protéiforme de la maladie : « On
n’est pas seulement sur une pneumonie, sur une simple défaillance des organes pulmonaires,
mais sur une pathologie grave qui a aussi une grande composante inflammatoire, vasculaire,
ou qui peut également atteindre les reins. »
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multicible
Contactés par Le Monde, plusieurs médecins en réanimation confirment l’estimation du
REVA. « A Bicêtre, on est sur une fourchette large de 40 % à 60 % de décès », témoigne le
docteur Tai Pham, médecin réanimateur à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-
Marne.
« Pour les SDRA [syndromes de détresse respiratoire aiguë], on n’est jamais au-dessous de
30 % à l’échelle nationale, observe le professeur Djillali Annane, chef du service de
réanimation à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine) et responsable du
Syndicat des réanimateurs. A Garches, on a un taux de 37 % de décès Covid en réa. » « Ce
n’est pas délirant par rapport à ce que l’on voit sur le terrain », abonde le docteur Antoine
Kimmoun, médecin réanimateur au centre hospitalier régional universitaire de Nancy, en
Meurthe-et-Moselle.
« Instant T »
Pour le docteur Kimmoun, « les chiffres donnés par M. Salomon correspondent à un instant T
et ne reflètent pas la mortalité définitive ». De fait, le directeur général de la santé s’est fondé
sur le point épidémiologique de Santé publique France en date du 16 avril. Selon ce
document, sur 2 806 patients présents dans 144 services de réanimation du 16 mars au
12 avril, 291 d’entre eux sont morts, soit effectivement 10,37 %. Mais à cette époque, seuls
55 % de ces patients avaient fait l’objet d’une ventilation invasive, contre 80 % dans le groupe
REVA.
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Contacté par Le Monde, le ministère de la santé confirme que « les propos » de M. Salomon
« se fondent sur une photographie des données de Santé publique France, et sur le nombre de
patients décédés parmi les patients admis en réanimation, soit la mortalité à l’instant T au
niveau de l’échantillon de Santé publique France ». Sans donner davantage de précision.
« Les chiffres de M. Salomon correspondent à une fourchette très, très basse, au tout début du
pic épidémique et d’entrées en réa, soit la deuxième moitié de mars, avec beaucoup de
patients dont on ne connaissait pas alors le devenir, observe le docteur Pham. Au tout début
de l’épidémie, des cas moins graves, sans grande détresse respiratoire, pouvaient être admis
en réa. Le profil des patients a beaucoup évolué depuis mi-mars, cela peut biaiser les
chiffres. »

A l’instar de nombre de ses confrères, le professeur Annane juge la « déclaration de
M. Salomon prématurée, avec une étude qui commence quinze jours avant le début du
moment critique ».
Au-delà du calendrier choisi par la direction générale de la santé, plusieurs médecins
critiquent la méthodologie employée. « Dix pour cent, c’est complètement hors sol. On
véhicule l’image d’une toute-puissance médicale et hospitalière. On ne peut pas dire : si
vous allez en réa, on va vous sauver, ça va aller dans 90 % des cas, considère le docteur
Yvon Le Flohic, médecin généraliste, chargé du suivi épidémiologique H1N1
en Bretagne en 2009. On ne peut pas calculer la mortalité sur un lieu et sur une période. Il
faut le faire sur les personnes, en prenant le parcours des patients, et voir s’ils sont sortis
vivants ou pas et ce qu’ils sont devenus. » C’est justement le travail réalisé dans le cadre de
l’étude REVA.
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A l’unisson, les médecins estiment qu’il est trop tôt pour avoir une photographie complète et
précise du taux de mortalité. « On souhaite avoir des études au long cours, avec un
échantillon de patients sur trois, six mois, voire un an », fait remarquer le docteur Pham. « Il
faudra aussi connaître le taux de mortalité dans les services de réanimation créés en urgence
pour tirer les leçons et anticiper la deuxième vague de l’épidémie », ajoute le professeur
Annane.