La belle histoire de Katalin Kariko, chercheuse au pays de l’ARN messager

docmlSanté/Médecine  15 janvier 2021 7 Minutes

Chercheuse inconnue, cantonnée au sous-sol de l’université, marginalisée à cause de son obstination à poursuivre un rêve, celui de soigner le monde grâce à l’ARN messager, et pas à l’ADN,  Katalin Kariko fait aujourd’hui figure de pionnière. Car les recherches qu’elle mène sans relâche depuis plus de 30 ans ont joué un rôle déterminant dans la mise au point des vaccins contre la Covid 19

Et son parcours est un véritable scénario de blockbuster hollywoodien !

Avant que l’ARN messager soit une idée valant des millions de dollars, c’était juste l’idée d’une scientifique longtemps en impasse de carrière, parce qu’elle ne voulait pas changer de sujet de recherche.  Alors que toute la communauté scientifique n’avait d’intérêt que pour l’ADN, elle a consacré toute sa vie à la recherche sur l’ARN, l’acide ribonucléique (ARN) messager, des molécules qui donnent aux cellules un mode d’emploi, sous forme de code génétique, afin qu’elles produisent des protéines bienfaisantes pour notre corps.

Voici l’histoire de la vie d’une personne dont les recherches ont permis une découverte fondamentale qui va peut-être non seulement sortir le monde du cauchemar du Covid-19, mais aussi permettre de développer de nouveaux types de médicaments contre des maladies comme le cancer, le diabète, etc. Voici ‘histoire de Katalin Kariko, la scientifique sans laquelle il n’y aurait pas eu de vaccins à ARN messager

Son enfance

Le 17 janvier1955, elle naît à Kisujszallas, une petite ville de Hongrie, alors pays alors membre du bloc soviétique. Le régime est particulièrement répressif dans le pays à cette époque

La famille Kariko est pauvre. Ce qui n’empêche pas la jeune Katalin de s’intéresser aux sciences et particulièrement à l’anatomie. Ses premiers patients ne sont pas ses poupées mais les carcasses de porcs ensanglantées que son père, boucher, veut bien lui laisser observer alors qu’il travaille.

Ses études

Passionnée de sciences, elle fait des études de biochimie

Sa carrière commence à 23 ans au Centre de recherches biologiques de l’université de Szeged, où elle obtient son doctorat. C’est là qu’elle commence à s’intéresser à l’acide ribonucléique (ARN) messager,

Mais dans les laboratoires hongrois, les moyens manquent. Et comme ses supérieurs ne croient que très modérément à la réussite de ses recherches, elle se fait renvoyer du centre de recherche à l’âge de 30 ans

Elle décide de quitter le pays. France, Espagne et Angleterre refusent de lui donner un poste, car elle n’a pas de bourse. Elle décroche un emploi à l’université Temple à Philadelphie et émigre aux Etats Unis, ce qui n’est pas chose facile à l’époque du rideau de fer.

En effet, à cette époque, en Union soviétique, il n’est pas permis de sortir des devises du pays. Malgré cet interdit, Katalin Kariko vend la Lada familiale et cache quelques dollars illégalement récupérés dans l’ours en peluche de sa fille Susan Francia âgée de 2 ans. « C’était un aller simple. Nous ne connaissions personne », a-t-elle raconté.

Ses convictions

L’ARN messager avait du sens sur le papier. Elle est animée de la conviction qu’il peut en avoir aussi dans la vraie vie. En effet, chaque instant, le corps dépend de millions de protéines minuscules pour se maintenir en vie et en bonne santé, et il utilise l’ARN messager pour indiquer aux cellules quelles protéines fabriquer.

Son idée est simple : s’il était possible de conevoir un ARNm spécifique, on pourrait, en théorie, apporter  aux cellules un mode d’emploi leur permettant de fabriquer elles-mêmes les protéines thérapeutiques, Cette solution permet d’éviter de modifier le génome des cellules. Et de combatrre diverses maladies en faisant fabriquer par l’organisme lui-même :

– des anticorps pour vacciner contre une infection,

– des enzymes pour inverser une maladie rare

– des agents de croissance pour réparer le tissu cardiaque endommagé, ou les tissus du cerveau après un AVC. 

Les étapes de ses recherches…  et les obstacles

Rien ne va être simple. Plus d’un aurait laissé tomber….

Arrivée aux États-Unis en 1985, la biochimiste intègre l’université de Pennsylvanie. L’université est prestigieuse, mais les travaux de la chercheuse ne sont pas considérés . En effet, A la fin des années 1980, la communauté scientifique pense que c’est en modifiant l’ADN, donc le patrimoine génétique, que l’on pourra soigner des maladies génétiques et le cancer.

Mais Katalin est obstinée, elle continue à faire des recherches sur l’ARN messager, et cela va lui couter beaucoup. Pas de poste d’enseignement dans une prestigieuse université.  Jamais de bourse fédérale. Pas nommée professeur. Et puis, au début, ses recherches, se soldent par un échec. Lors des premiers tests, l’ARN messager affole le système immunitaire des patients et entraine de fortes réactions allergiques.

Une personne normale se dit dans ce cas, qu’elle va aller ailleurs, faire quelque chose d’autre, qu’elle n’est pas assez bonne, ou assez intelligente, elle dit au revoir et s’en va, car la situation est trop horrible

Pourtant, sa conviction est plus forte que l’adversité.  Katalin Kariko décide de persister dans la recherche, malgré l’aridité de la tâche et l’absence de compensation financière. 

Un état d’esprit qu’elle résume par ces mots: « Réfléchis bien et, au final, demande-toi: « Que puis-je faire ? » Ainsi, tu ne gâches pas ta vie ».

Avancées, rencontre déterminante, paliers franchis en 2005, puis en 2015 

Côté boulot, comme souvent, c’est une rencontre devant la photocopieuse qui infléchit le destin.

Elle fait la connaissance de l’immunologiste Drew Weissman, qui travaille alors sur un vaccin contre le VIH. Ils décident de collaborer et introduisent une minuscule modification dans la structure de l’ARN qui permet à l’ARN synthétique d’être acceptable par le système immunitaire du patient. Leur découverte est publiée en 2005 et leur attire des louanges. 

Le duo continue ses recherches. Le second problème est celui de la destruction rapide de l’ARNm lorsqu’il est injecté. De ce fait, il n’a pas le temps d’entrer dans les cellules pour agir. Les 2 chercheurs ont l’idée d’enrober l’ARN dans une bulle lipidique, qui va éviter sa dégradation rapide et faciliter son entrée dans les cellules. Ces résultats sont publiés en 2015

Le temps des résultats

En 2012, les 2 chercheurs fondent une entreprise et déposent un brevet pour l’utilisation de l’ARN non immunogène.

L’université va vendre la licence de propriété intellectuelle à un premier labo, (Cellscript).Trop tard pour négocier avec la société Moderna Thérapeutics, qui les contacte quelques semaines plus tard. Mais début 2013, Katalin Karikó entend parler des recherches menées par Moderna Therapeutics et AstraZeneca pour développer un ARNm dans le domaine de la protection des vaisseaux sanguins. Elle réalise alors (enfin !) qu’elle n’aura jamais l’occasion d’appliquer son expérience de l’ARNm à l’université de Pennsylvanie, et prend un rôle de vice-présidente senior chez BioNTech RNA Pharmaceuticals devenue à ce jour partenaire du géant américain Pfizer pour le vaccin anti-Covid

Katalin Kariko occupe aujourd’hui un poste élevé au sein du laboratoire allemand BioNTech, associé à la firme Pfizer, qui produit le premier vaccin distribué dans le monde occidental

A l’image de sa mère, sa fille, Susan Francia, est non seulement sortie diplômée de l’illustre université de Pennsylvanie, mais elle a également remporté la médaille d’or au sein de l’équipe d’aviron des Etats-Unis aux Jeux olympiques de 2008 et 2012.

Cela se termine en conte de fée planétaire…

Cinq ans plus tard, à l’heure de combattre un virus qui afflige la planète, les recherches de Katalin Jariko et de Drew Weissman offrent la technique grâce à laquelle les premiers vaccins sont en circulation pour lutter contre la Covid-19 au bout d’une année seulement.

Les deux vaccins ARNm déjà sur le marché sont basés sur la stratégie de l’ARN m. Ils apportent dans l’organisme des instructions génétiques pour déclencher la production d’une protéine identique à celle du coronavirus et provoquer une réponse immunitaire de défense qui protègera la personne contre le vrai virus.

Redemption

Rédemption ! Je me suis mise à respirer très fort. J’étais tellement excitée que j’ai eu peur de mourir. » C’est par ces mots que Katalin Kariko a raconté au journal The Telegraph comment elle a réagi à l’annonce des résultats d’efficacité du vaccin développé par Pfizer et BioNTech.

Après quasiment quarante ans d’efforts, ses recherches allaient permettre de lutter contre la pandémie de Covid-19. « Je n’avais pas imaginé qu’il y aurait un tel coup de projecteur sur cette technologie. Je n’étais pas préparée à être sous les feux de la rampe » a-t-elle ajouté.

Une grande chercheuse

Cette femme est une grande chercheuse . Quelqu’un, animé par une conviction, et capable de poursuivre son travail souterrain dans l’adversité

Peu de gens imaginaient que cette biochimiste cantonnée dans les sous-sols posait en réalité les jalons des vaccins ARNm contre le Covid

Grâce à leur travaux et à leur application, Katalin Kariko et Drew Weissman sont désormais pressentis pour le prix Nobel.