Covid-19 et maladies de la thyroïde : les recommandations de quatre professeurs d’endocrinologie

Pour répondre aux demandes multiples des patients atteints d’un dérèglement thyroïdien, quatre endocrinologues universitaires – membres de l’Académie de médecine – font le point. Incidence d’une chirurgie différée, apparition d’un état fébrile chez un patient hyperthyroïdien, prise d’anti-inflammatoires, administration de Plaquénil… Leur mise au point apporte des réponses aux médecins alors qu’aucune instance officielle ne s’est encore prononcée jusque-là. Dans le contexte épidémique actuel, ils estiment par ailleurs probable l’émergence ou la récidive de maladies de Basedow.

Crédit photo : Phanie

CONTRIBUTION – Alors que les patients diabétiques ont été sensibilisés au risque majeur encouru en cas de Covid-19, qu’addisoniens et hypopituitaires ont été avertis de la nécessité de poursuivre leur traitement par l’hydrocortisone et de le majorer en cas d’infection et lors de toute situation stressante, peu d’informations ont été apportées aux patients porteurs de maladies de la thyroïde. Les thyropathies sont pourtant d’une extrême fréquence, estimée en France à environ 10 % de goitres, 4 % de nodules palpables, 2 à 4 % d’hyper- ou d’hypothyroïdies. Les interrogations des patients sont multiples et diverses, ce dont attestent les demandes formulées par courriel, téléphone ou lors de téléconsultations auprès des consultants d’endocrinologie.

Nous résumons ici les réponses qu’il semble légitime de pouvoir apporter.

Le report raisonnable de la chirurgie envisagée pour un goitre normo- ou hyperfonctionnel et même pour un cancer différencié de petites dimensions ne constitue pas une perte de chance. Il en est de même pour l’application d’un traitement par l’iode radioactif complémentaire, qu’il s’agisse d’un cancer ou d’une hyperthyroïdie encore médicalement contrôlée.

Chez un patient hyperthyroïdien traité par un antithyroïdien de synthèse (Néomercazole, Thyrozol, Propylex), l’apparition d’un état fébrile ne doit pas conduire à évoquer en première intention la Covid-19, mais impose la recherche d’un désordre hématologique (leucopénie sévère, agranulocytose) lié à une intolérance au traitement. Cette situation urgente s’observe surtout au cours des premières semaines suivant l’initiation ou la reprise de l’antithyroïdien. Elle nécessite la réalisation immédiate de l’hémogramme et, s’il est besoin, l’interruption de la médication.

Corticoïdes nécessaires dans certains cas

Les traitements anti-inflammatoires, notamment corticoïdes, ne doivent pas être excessivement retardés s’ils apparaissent nécessaires dans certaines formes hyperalgiques de thyroïdite subaiguë, dans des goitres avec compression trachéale aiguë, dans certaines variétés sévères d’hyperthyroïdies constituées sous amiodarone, enfin dans des orbitopathies menaçantes liées à la maladie de Basedow.

Les risques de ces thérapeutiques sont à mettre en balance avec ceux auxquels sont exposés les sujets en cas d’infection par le coronavirus, tenant compte de l’âge, du sexe, du poids, des comorbidités… Préalablement, il est prudent d’écarter toute forme même asymptomatique d’infection chez le patient et son entourage, notamment par la détection nasale du virus et d’en répéter la recherche selon les recommandations des infectiologues.

Incidences d’une période de stress chez certains patients

L’actuelle période de stress liés au risque infectieux, au confinement, au déconfinement, aux menaces économiques devrait conduire à l’émergence ou la récidive de maladies de Basedow, notamment chez les sujets familialement exposés aux maladies thyroïdiennes et auto-immunes. Leur survenue est attendue dans les semaines et les mois suivant le début de la pandémie. Les signes en seront d’apparition progressive. La mesure de la TSH suffira en première intention à en reconnaître ou en exclure la possibilité.

Chez les sujets soumis à la lévothyroxine, il n’y a pas lieu de modifier l’apport hormonal, même en cas d’infection.

L’accroissement des besoins hormonaux de patients hypothyroïdiens a été décrit sous antipaludéens. Cet effet n’est pas à redouter lors des protocoles thérapeutiques utilisant l’hydroxychloroquine (Plaquénil®) seulement durant quelques jours. En revanche, la surveillance des taux de TSH s’impose en cas de traitement prolongé pour ne pas méconnaître la nécessité d’adapter l’apport hormonal. Il n’a pas été exclu que l’hypothyroïdie majore la toxicité cardiaque de l’hydroxychloroquine.

Cette contribution n’a pas été rédigée par un membre de la rédaction du « Quotidien » mais par un intervenant extérieur. Nous publions régulièrement des textes signés par des médecins, chercheurs, intellectuels ou autres, afin d’alimenter le débat d’idées. Si vous souhaitez vous aussi envoyer une contribution ou un courrier à la rédaction, vous pouvez l’adresser à jean.paillard@lequotidiendumedecin.fr.Jean-Louis Wémeau (Lille), Xavier Bertagna (Paris), Philippe Bouchard (Paris), Claude Jaffiol (Montpellier) – professeurs émérites d’endocrinologie